L'émission avait posé le cadre en ouverture : regarder Maurice non comme une destination, mais comme une histoire. Interrogé sur ce que réveillent en lui les mots « mon île », le journaliste a répondu par l'appartenance, celle d'un pays qu'il dit continuer à découvrir après quarante ans d'écriture. Il en a tiré un avertissement à l'usage des voyageurs pressés qui prévoient trois ou quatre jours sur place : « on met une vie à comprendre Maurice ».
Si l'île était une personne, elle serait métisse. Et bienveillante, ajoute-t-il, avec cette anecdote d'un Mauricien reconnu dans une foule à Saint-Jean-de-Luz, sans un mot échangé au préalable.
Une hospitalité inscrite dans l'ADN, mais qui s'use
Il refuse pourtant de la présenter comme acquise. Elle est selon lui constitutive de ce que signifie être Mauricien, mais elle s'érode à mesure que la vie moderne rattrape tout le monde : cadences de travail, soucis quotidiens, saisons déréglées. Le repli sur soi progresse, en ville davantage qu'ailleurs. Il l'illustre par un exemple domestique : une panne de voiture à Bramstan attire dix personnes en quelques minutes, la même panne au centre-ville peut n'en attirer aucune.
Il ajoute que la générosité des quartiers populaires n'a rien à voir avec l'image qu'on s'en fait de l'extérieur. Encore faut-il aller y voir.
Valérie Imbert Kerambrun lui a opposé un contre-exemple venu de Rodrigues, à quelque 560 kilomètres à l'est de Maurice, où la voiture de location de sa belle-sœur, tombée dans un canal, s'est retrouvée entourée d'une dizaine de personnes venues la soulever sans que rien ait été demandé.
Ce que le visiteur emporte a changé
Le tourisme est devenu expérientiel, et l'invité en tire les conséquences. Le petit flacon des terres de sept couleurs a cédé la place à une recette de chatini coco ou de cari rapportée dans les bagages. Ce que le voyageur cherche désormais, ce sont les gestes, les odeurs, les tablées.
L'hôtellerie mauricienne a compris une partie de ce mouvement. Jean-Joseph Permal salue les établissements qui organisent des déjeuners ou des dîners chez l'habitant, une démarche qu'il aimerait voir se généraliser, et cite un grand resort de l'Est qui vient de lancer une programmation saisonnière construite autour des racines mauriciennes — une première, souligne-t-il. Il rappelle aussi que certains hôtels servent l'un des meilleurs briani de l'île.
Une signature qui se joue partout, pas seulement à l'hôtel
Son souhait est que cette signature aille plus loin, et pas uniquement dans les resorts. Dans l'assiette d'abord, où un cari trop ajusté au palais européen perd ce qui en faisait un cari, alors que le pays ne manque pas de chefs capables de bâtir une gastronomie mauricienne de haut niveau. Dans l'architecture ensuite, portée par des architectes du pays. Dans les activités proposées aux clients, d'où ont disparu les jeux d'enfance de l'île — marelle, billes, boules cascottes.
Dans les excursions enfin, qu'il aimerait voir sortir du triangle habituel : le bazar de Port-Louis reste un beau terrain de découverte, mais ceux de Mahébourg ou de Rose-Belle, ou une sortie en pirogue avec un pêcheur, offrent selon lui des expériences que le visiteur racontera longtemps. Il précise n'avoir rien contre le catamaran, qu'il aime, et qui a sa place.
Une expertise nationale que le pays sous-utilise
Il élargit le propos aux PME, à l'artisanat et à la création. Une force créatrice existe ici, dit-il, souvent reconnue en visibilité mais rarement rémunérée, et il se dit frappé par le nombre de Mauriciens qui lui écrivent chaque jour pour faire connaître ce qu'ils ont créé.
Le même réflexe, à ses yeux, traverse le pays entier : l'expertise étrangère obtient son budget sans discussion, l'expertise mauricienne se négocie. Et il précise aussitôt que ce réflexe n'est pas importé — ce sont souvent des Mauriciens, à des postes de décision, qui l'entretiennent.
Sur l'environnement, un secteur en avance sur le pays
C'est le principal défi qu'il assigne aux vingt prochaines années : si Maurice perd la beauté de son île, elle perdra son socle. Sur ce terrain, l'invité crédite explicitement l'hôtellerie d'une avance sur le reste du pays, citant des groupes qui ont des années d'avance en matière de dessalement, un autre distingué pour son travail de conservation marine, et estimant plus largement que le secteur s'est engagé fortement dans la préservation de l'environnement.
D'où sa proposition, formulée à contre-courant du réflexe habituel : plutôt que de solliciter les hôteliers pour de l'argent, solliciter leur expertise. Lors de la catastrophe survenue à Tamarin, où l'embouchure avait été détournée, il dit ne pas avoir vu le pays faire appel à ces compétences pourtant disponibles sur place. Un partenariat public-privé de savoir-faire, en somme.
Main-d'œuvre étrangère : une question de temps, pas d'origine
Sa position est nuancée. Le recours est inévitable, personne ne peut faire tourner la boutique sans elle, et l'enjeu n'est pas celui de la provenance mais celui du temps passé dans le pays. Il évoque l'artisan qui prépare les meilleurs gâteaux piments de Rose-Hill, arrivé du Bangladesh il y a une quinzaine d'années, qui parle créole et à qui l'on peut poser une question technique sur la cuisson. Une intégration, donc, pas une formation de trois mois. « On ne devient pas Mauricien parce qu'on a décidé un jour de le devenir. »
All inclusive : l'erreur assumée
L'aveu est venu en réponse à une question sur ses propres erreurs de lecture. Père de quatre enfants, il y avait d'abord vu un progrès domestique évident, avant de mesurer combien le modèle pouvait refermer le séjour sur lui-même. Il ne s'en dit pas adversaire : la demande vient largement des marchés émetteurs, et on ne va pas contre la demande. Il plaide pour un all inclusive encadré, où le forfait intègre une sortie avec un pêcheur ou un dîner chez l'habitant, de façon à redistribuer une part de la dépense au reste du pays.
Des fidélités que rien ne fabrique
Il en veut pour preuve ces attachements qu'aucune campagne ne produit. Un visiteur revenu une demi-douzaine de fois, logé à l'hôtel la première année, invité à dîner chez un employé la deuxième, hébergé à Triolet ensuite, et qui ne dit plus qu'il vient à Maurice : il dit « je viens chez moi ». Des enfants de Mauriciens hébergés en Europe chez d'anciens clients devenus des proches. Des couples mariés ici, revenus avec leurs enfants, qui retrouvent leur table et leur chambre. Ces ambassadeurs-là ne sont jamais célébrés, a-t-il regretté.
L'émission avait ouvert son antenne aux auditeurs et diffusé un micro-trottoir où revenaient le vivre-ensemble, la nature à portée de route, la créativité et le sens de la débrouille. Valérie Imbert Kerambrun a refermé l'heure sur une observation : les voyageurs oublient parfois les lieux, jamais ce qu'ils y ont ressenti.
Interrogé sur son vœu pour Maurice en 2050, l'invité n'en a formulé qu'un seul : que l'île soit plus métissée encore. Le temps d'antenne était écoulé.