Il y a des succès qui endorment. Le tourisme mauricien tient peut-être de ceux-là. Les chiffres de 2025 ont la beauté tranquille des évidences : des arrivées record, des recettes record, un modèle qui tient depuis un demi-siècle sans qu'on ait jamais eu besoin de le justifier. On pourrait s'en contenter. Le Budget 2026-2027 fait le pari inverse — questionner ce qui marche encore. C'est, paradoxalement, ce qu'il a de plus lucide.
Car rien n'est plus fragile qu'une rente. Le balnéaire mauricien a longtemps vécu d'une équation qu'on croyait éternelle : du sable, du soleil, un lagon couleur de carte postale, et la fidélité de marchés européens que rien ne lassait. Le voyageur, lui, a changé sans prévenir. Il veut comprendre où il pose ses valises, rencontrer autre chose qu'un buffet et une serviette pliée sur un transat. Les destinations rivales l'ont compris avant nous. Une île qui se contente d'être belle finit toujours par n'être que cela.
Le gouvernement engage donc un milliard de roupies pour mener le visiteur au-delà du rivage — vers l'intérieur des terres, le patrimoine, les communautés, cette part de l'île que la carte postale ne montre jamais. L'ambition n'est plus le nombre, c'est la valeur. Et pour une nation aux ressources comptées, où chaque arpent finit par manquer à quelqu'un, c'est sans doute la seule voie raisonnable : on ne grandit pas une petite île en l'étirant.
Reste le plus difficile, ce que les discours nomment toujours mieux qu'ils n'accomplissent. Conduire Maurice « au-delà du sable, du soleil et de la mer » : la formule revient à chaque plan stratégique depuis tant d'années que le terrain a fini par hausser les épaules. Le diagnostic est juste, la direction est bonne. Tout dépendra de l'exécution — cette vertu patiente, ingrate, qui ne fait jamais les gros titres et décide pourtant de tout.
Jean-Joseph Permal