Grand Angle
En bref
- L'Allemagne a été la vraie surprise de 2026 : arrivées en hausse de 50,3 % au premier trimestre, après un recul en 2025.
- Les recettes touristiques progressent près de trois fois plus vite que les arrivées depuis janvier (+18 % contre +2,1 %).
- La diversification des marchés est réelle, mais la part des marchés traditionnels ne recule encore que d'un point (69,5 % à 68,4 %).
- Aucun vol direct ne relie Maurice à la Chine depuis 2020 — un vide stratégique selon lui.
- Sur les croisières, il juge que le ministère du Tourisme et la MTPA « diluent l'importance et la valeur » d'un segment à fort potentiel.
Portrait
Il y a du Rome dans la voix de Prem Sham. Parti très jeune tenter sa chance en Italie, il y apprend la langue, puis dirige un petit hôtel à deux pas de la fontaine de Trevi. Cinq ans qui lui donnent, dit-il, la certitude d'être né pour l'hôtellerie — et un accent qu'il n'a jamais tout à fait perdu.
Un retour familial le ramène à Maurice au moment où l'île s'ouvre au-delà de son marché français. Une petite annonce dans L'Express le lance guide italophone, à 1 200 roupies par mois ; quinze ans plus tard, il quitte la maison comme Group and Incentive Manager, après avoir contribué à faire de l'Italie l'un des cinq premiers marchés émetteurs du pays et participé à inventer le MICE mauricien. Suivent une année à la tête commerciale d'un cinq étoiles de Balaclava, la création du DMC Escapade jusqu'en 2018, cinq ans consacrés au marché indien pour la MTPA, puis, jusqu'en 2024, la coordination de l'accueil des croisières à Port-Louis.
Aujourd'hui consultant indépendant, il écrit dans sa newsletter WanderLux Hospitality — un premier texte sur le sourire mauricien a réuni 14 000 lecteurs en deux jours — et forme les futurs guides à l'École de Guides du MGI Moka. Quarante ans après Rome, c'est ce regard-là qu'il pose aujourd'hui sur le tourisme mauricien.
Dans cet entretien
01 Une croissance qui change de nature — rebond allemand, recettes qui accélèrent, diversification des marchés
02 Une destination à repenser — Europe, Inde et Golfe, fin de la saisonnalité, connectivité aérienne
03 Golf, croisières et la prochaine décennie — le créneau luxe, le potentiel des croisières, une seule priorité
Chapitre 1
Une croissance qui change de nature
Vous expliquiez récemment que le rebond de juillet reposait sur plusieurs marchés à la fois — l'Inde, l'Allemagne, l'Afrique du Sud, l'Arabie saoudite. Lequel vous a le plus surpris cette année, et pourquoi ?
L'Allemagne affichait déjà une dynamique exceptionnelle avant juillet. Au premier trimestre 2026, les arrivées allemandes à Maurice ont bondi de 50,3 % en glissement annuel, passant de 23 290 à 35 007. À la fin juillet, l'Allemagne avait atteint environ 70 476 arrivées, en hausse de 15,4 % sur un an — ce qui en fait le marché européen majeur affichant la croissance la plus rapide pour Maurice. Ce qui rend cette évolution particulièrement intéressante, c'est que l'Allemagne ne se contente pas de se redresser après une base faible : en 2025, ses arrivées avaient en réalité reculé de 1,3 %, à 122 166.
Je classerais les quatre marchés ainsi : l'Allemagne, la plus grande surprise, dont l'ampleur du rebond suggère quelque chose de structurel ; l'Inde, très encourageante mais moins surprenante, déjà en forte croissance en 2025 ; l'Afrique du Sud, solide plutôt que surprenante ; et l'Arabie saoudite, stratégiquement intéressante, où Maurice intensifie activement sa promotion. Mais l'élément le plus important est que le rebond de 5,4 % en juillet ne reposait pas sur un seul marché miracle : Maurice a enregistré 136 132 arrivées, contre 129 206 en juillet 2025, après un mois de juin en recul de 8,4 %.
La croissance des recettes touristiques est près de trois fois plus rapide que celle des arrivées depuis le début de l'année. Qu'est-ce que cela signifie concrètement pour celles et ceux qui travaillent dans le secteur ?
C'est sans doute plus important pour les professionnels du tourisme que les chiffres d'arrivées qui font la une. Les derniers chiffres de la Bank of Mauritius montrent clairement cet écart : les arrivées ont progressé de 2,1 % en glissement annuel, à 804 633, sur janvier-juillet 2026, tandis que les recettes touristiques ont atteint Rs 55,9 milliards sur le premier semestre, en hausse de 18 %. Cela veut dire plus de recettes par visiteur, de meilleures perspectives pour les entreprises — mais pas automatiquement des salaires plus élevés, sauf si elles transforment ces marges en rémunération.
J'ajouterais une réserve importante : la croissance des recettes ne signifie pas que le travailleur moyen du tourisme est automatiquement mieux loti. Le véritable test est de savoir si ces recettes supplémentaires se traduisent par une productivité plus élevée, de meilleurs salaires et un emploi plus stable. Pour l'industrie, l'enjeu n'est plus simplement de remplir les chambres, mais d'augmenter la valeur de chaque client.
Vous décrivez la diversification des marchés comme une opportunité plutôt qu'un risque. Où en sommes-nous selon vous : encore au tout début, ou une tendance déjà installée ?
Nous passons du stade de l'opportunité à celui de la tendance installée — mais nous n'en sommes pas encore au point où Maurice peut dire que la bataille est gagnée. Maurice a enregistré une croissance de 3,9 % des arrivées en 2025, et encore 6,8 % au premier trimestre 2026, sans que cela vienne exclusivement des marchés européens traditionnels.
Je décrirais Maurice comme se trouvant à l'étape 2 d'un processus en trois temps : réduire la dépendance à une poignée de marchés européens, construire plusieurs moteurs à la fois — Inde, Allemagne, Afrique du Sud, Moyen-Orient, où nous sommes aujourd'hui —, puis structurer durablement cette diversification. Nous ne devrions pas chercher à remplacer la France, le Royaume-Uni ou l'Europe, mais à ajouter des piliers : si un marché ralentit, un autre peut compenser.
« Nous avons dépassé le stade expérimental, mais nous ne sommes pas encore à maturité. Le prochain test est de savoir si nous pouvons transformer cette diversification en une demande durable et répétable. »
À retenir
- Débuts très jeune en Italie, où il dirige un hôtel au cœur de Rome, à deux pas de la fontaine de Trevi.
- Quinze ans chez un DMC mauricien, du guide italophone à Group and Incentive Manager.
- Cinq ans consacrés au développement du marché indien aux côtés de la MTPA.
- Fondateur du tour-opérateur et DMC Escapade, jusqu'en 2018.
- Coordination de l'accueil des croisières pour la MTPA jusqu'en 2024 ; anime aujourd'hui la newsletter WanderLux Hospitality.
Chapitre 2
Une destination à repenser
L'Europe reste le marché historique de référence pour Maurice. Comment concilier cette fidélité avec la montée de marchés comme l'Inde ou le Golfe, sans disperser la destination ?
« Protéger le socle, tout en construisant de nouveaux piliers. » L'Europe reste fondamentale : en 2025, les marchés traditionnels principaux comptaient encore pour 68,4 % du total des arrivées. Dans le même temps, l'Inde a progressé de 33,5 % en 2025, et l'Allemagne de 50,3 % au premier trimestre 2026. La réponse n'est pas de réduire nos efforts en Europe, mais de devenir plus sophistiqués : une seule marque Maurice, mais des raisons différentes de la choisir selon les marchés — vacances récurrentes et gastronomie pour l'Europe, mariages et MICE pour l'Inde, luxe et intimité pour le Golfe, sport et golf pour l'Afrique du Sud.
Vous avez récemment déclaré que Maurice n'est plus une destination saisonnière. Qu'est-ce qui vous a amené à ce constat ?
Je serais aujourd'hui un peu plus précis : Maurice devient une destination moins saisonnière, plutôt que totalement non saisonnière. Au premier trimestre 2026, les arrivées ont augmenté de 6,8 %, à 348 445 — et cette croissance ne provenait pas d'un seul marché : Allemagne +50,3 %, Inde +21,1 %, Russie +15,9 %, France stable. Trois phénomènes sont à l'œuvre : la diversification des marchés lisse le calendrier, la connectivité aérienne devient déterminante, et nous vendons de mieux en mieux Maurice comme une expérience plutôt que de simples vacances balnéaires. Mais la destination ne peut pas encore crier victoire : en 2023, les arrivées étaient encore environ 17 % plus élevées au second semestre qu'au premier.
Vous insistez sur le rôle de la connectivité aérienne. Existe-t-il aujourd'hui des liaisons ou des marchés que Maurice n'exploite pas encore assez ?
Trois zones restent, selon moi, sous-exploitées : l'Inde au-delà de Mumbai — Hyderabad, Ahmedabad, Calcutta, Kochi —, la Chine et l'Asie de l'Est, où aucun service direct n'existe depuis l'arrêt de la liaison China Southern/Air Mauritius en 2020, et certains marchés africains au-delà de l'Afrique du Sud traditionnelle. La connectivité et la promotion touristique doivent avancer ensemble : ouvrir une route sans créer de demande est coûteux, promouvoir un marché sans assez de sièges est tout aussi inefficace.
Vous affirmez que Maurice ne vend plus seulement une plage, mais une expérience complète. Concrètement, à quoi cela ressemble-t-il pour un voyageur haut de gamme aujourd'hui ?
Pour un voyageur haut de gamme, la plage devient le point de départ, pas l'ensemble du produit : arriver dans le confort, séjourner dans un lieu exceptionnel, découvrir l'île de manière privée, très bien manger, poursuivre un centre d'intérêt personnel, se connecter à la culture. Villa privée, yacht, randonnée guidée, gastronomie mauricienne, plus de douze parcours de golf dont des parcours de championnat, programmes de bien-être personnalisés, mariages de destination pour la clientèle indienne : tout cela coexiste sur une île relativement petite, sans heures de trajet entre les expériences. Le changement le plus important, c'est la personnalisation : un voyageur fortuné ne veut pas « plus », il veut quelque chose qui semble conçu pour lui.
Chapitre 3
Golf, croisières et la prochaine décennie
Le golf et le voyage de luxe sont au cœur de votre activité de conseil. Qu'est-ce que ce créneau capture que le tourisme balnéaire classique ne capture pas ?
La différence tient à la profondeur de l'engagement, plutôt qu'au simple prix du séjour. Le golf crée un motif de voyage : un golfeur choisit Maurice pour ses parcours, puis y ajoute hôtel de luxe, spa, restaurants et activités familiales. L'île devient la destination d'une passion, pas seulement un décor. Un visiteur à forte valeur génère des dépenses dans tout l'écosystème — caddies, clubs, restaurants, guides, bateaux, spas, boutiques. Et le golf aide à réduire la saisonnalité : les golfeurs ne voyagent pas selon le même calendrier que les touristes balnéaires classiques.
Vous avez également été impliqué dans l'accueil des croisières pour le compte de la MTPA. Ce segment a-t-il le potentiel de devenir davantage qu'un complément saisonnier ?
Oui, mais je n'essaierais pas d'en faire un second moteur de tourisme de masse. Sur l'exercice 2024/25, Maurice a enregistré 58 828 arrivées de passagers de croisière, en hausse de 16 %, avec 45 escales de navires. Mais 2025 a été plus faible sur une base d'année civile, avec des arrivées en baisse de 33,3 % — la tendance haussière n'est pas encore démontrée. La vraie opportunité est dans ce que l'on fait du passager une fois le navire arrivé : faire de Maurice une destination et non une simple escale, développer des excursions premium, et surtout pousser l'homeporting et les formules fly-cruise, qui captent billets d'avion, hébergement et restauration.
Malheureusement, je n'ai pas constaté de vision claire de la part du ministère du Tourisme et de la MTPA pour ce secteur. En réalité, ils diluent l'importance et la valeur de ce segment.
Après une aussi longue carrière dans le secteur, si vous deviez fixer une seule priorité pour Maurice au cours des cinq prochaines années, laquelle choisiriez-vous ?
Basculer résolument d'un modèle fondé sur « plus d'arrivées » vers un modèle à plus forte valeur, durable et plus inclusif. Concrètement, quatre volets : augmenter la valeur par visiteur, protéger le produit — nos plages, lagons et biodiversité sont des infrastructures touristiques —, faire en sorte que le tourisme profite à davantage de Mauriciens, et investir dans les personnes, la contrainte la plus importante à long terme.
Le budget touristique 2026 identifie déjà des pénuries de main-d'œuvre qualifiée. Il faut que le ministère du Tourisme et celui de l'Éducation travaillent ensemble pour intéresser les élèves dès le plus jeune âge — sans quoi notre sourire, et notre passion de servir les visiteurs, ne seront bientôt plus qu'un folklore.
« Nous devons gagner davantage sur chaque visiteur, tout en protégeant l'environnement. Si nous réussissons cela, les chiffres suivront — mais surtout, le tourisme restera un atout pour Maurice pour la génération suivante. »
Prem Sham a passé quinze ans à bâtir le marché italien de Maurice au sein d'un DMC mauricien, avant de consacrer cinq ans au développement du marché indien puis, jusqu'en 2024, à la coordination de l'accueil des croisières pour la MTPA. Aujourd'hui consultant indépendant en hôtellerie, local et international, il anime la newsletter WanderLux Hospitality.
- Les points de vue exprimés dans cet entretien sont ceux de l'invité et ne reflètent pas nécessairement la position d'Île Maurice Tourisme.
Une Interview de Jean-Joseph Permal, Rédacteur en chef www.ilemauricetourisme.info / Toute reproduction même partielle interdite