La publication d'un rapport sectoriel suffisait rarement, jusqu'ici, à susciter une réponse aussi tranchée de la part des professionnels du tourisme mauricien. C'est pourtant ce qu'a provoqué l'Hospitality Industry Report d'AXYS : l'Association des hôteliers et restaurateurs de l'île Maurice (AHRIM) a choisi de monter au créneau, point par point, pour dénoncer ce qu'elle considère comme une analyse structurellement défaillante.
Un échantillon qui ne fait pas le secteur
Le premier grief est d'ordre périmétrique. Le rapport d'AXYS fonde l'essentiel de ses conclusions sur quatre groupes hôteliers cotés en bourse, représentant moins de 4 600 chambres — soit moins d'un tiers des 14 200 chambres que compte le parc hôtelier mauricien. Pour l'AHRIM, ériger ce sous-ensemble en miroir d'un secteur entier relève d'un raccourci analytique problématique. « Présenter ces observations comme une lecture sectorielle globale prête à confusion et ne reflète pas la diversité structurelle du secteur », martèle l'association.
Mais la critique va plus loin. Le rapport, estime l'AHRIM, réduit abusivement le paysage de l'hébergement touristique aux seuls établissements hôteliers, occultant ainsi la réalité d'un marché autrement plus composite. Jocelyn Kwok, directeur général de l'AHRIM, rappelle que l'écosystème mauricien intègre aujourd'hui 1 080 établissements non hôteliers enregistrés, représentant quelque 8 200 chambres, auxquels s'ajoutent entre 5 000 et 7 000 chambres relevant du secteur informel, sans oublier les 12,2 % de visiteurs qui déclarent loger chez des proches. « Toute analyse sérieuse de la dynamique de dépenses doit intégrer l'ensemble de cet écosystème », insiste-t-il.
La bataille de l'interprétation
Au-delà du périmètre, c'est l'interprétation des tendances qui cristallise les désaccords. Le rapport d'AXYS observe que la part des dépenses d'hébergement dans le budget total des visiteurs est passée de 52 % en 2000 à 73 % en 2024, et en tire la conclusion que « les hôtels se sont servis en premier ». Une lecture que Jocelyn Kwok juge aussi séduisante que trompeuse.
« Cette interprétation fait l'impasse sur des transformations majeures intervenues sur la période », rétorque-t-il. L'allongement de la durée moyenne de séjour, le doublement du nombre de visiteurs et la diversification des clientèles et des offres constituent autant de variables susceptibles d'expliquer cette évolution — sans qu'il soit nécessaire d'y lire une captation délibérée de valeur par l'hôtellerie. Kwok souligne par ailleurs qu'en 2025, Maurice compte autant de chambres hors hôtels que de chambres hôtelières : « Près de la moitié des visiteurs ne séjournent pas en hôtel. L'augmentation des dépenses d'hébergement bénéficie donc à l'ensemble des opérateurs », conclut-il.
Des chiffres qui ne s'accordent pas
Reste la question, plus prosaïque, des données brutes. L'AHRIM relève une divergence particulièrement significative : le rapport mentionne un taux d'occupation hôtelier de 84 %, quand le chiffre officiel s'établit à 74 %. Un écart de dix points qui, pour l'association, « interroge quant à la rigueur des hypothèses et des sources utilisées ». De même, l'évocation d'un taux d'occupation de 45,6 % pour les hébergements non hôteliers est critiquée comme étant avancée « sans source publique documentée » — et sert pourtant de socle à la thèse d'une « massive dormant asset capacity », notion dont la solidité analytique se trouve dès lors fragilisée.
L'AHRIM pointe enfin une lacune dans le traitement de l'effet multiplicateur. En se concentrant sur les revenus bruts du secteur hôtelier, le rapport passerait sous silence les contributions fiscales substantielles que génèrent les établissements : impôt sur les sociétés, TVA, Environment Protection Fee. « Ces contributions alimentent directement le budget de l'État », rappelle Kwok, qui dénonce plus largement une présentation des revenus hôteliers comme déconnectés du tissu économique national — alors qu'ils irriguent des dizaines de milliers d'emplois directs et entretiennent des centaines de fournisseurs locaux.
La concurrence réinventée
Dernier point de friction : la compétitivité régionale. Là où le rapport d'AXYS suggèrerait que Maurice ne serait pas en concurrence directe avec les Seychelles ou les Maldives, l'AHRIM oppose une vision plus nuancée du marché. « Des niveaux de prix différents n'éliminent pas la concurrence ; ils en modifient simplement les modalités », souligne l'association, refusant tout angélisme sur la pression que ces destinations font peser sur le positionnement mauricien.
En définitive, l'AHRIM ne conteste pas l'utilité d'un tel exercice — le rapport d'AXYS est d'ailleurs qualifié de « travail de compilation conséquent » — mais en réclame un prolongement plus rigoureux. L'association appelle à « une approche équilibrée et représentative de l'ensemble de l'écosystème touristique mauricien », afin, dit-elle, d'éclairer avec justesse le débat public et les décideurs. Un appel à la méthode qui sonne, en creux, comme une invitation à reprendre la copie.
La réponse d'AXYS
« Une analyse indépendante fondée sur des données publiques »
Face aux critiques de l'AHRIM, AXYS choisit la sérénité plutôt que la polémique. La société prend acte des commentaires suscités par la publication de son Hospitality Industry Report, mais maintient sans concession la solidité de ses données et l'intégrité de sa démarche.
« Ce rapport reflète l'analyse indépendante et le jugement professionnel de notre équipe de recherche, fondés sur des données publiques, des hypothèses clairement présentées ou des estimations lorsque les données officielles ne sont pas disponibles, selon des méthodologies analytiques standards », indique la société.
AXYS assume pleinement le caractère argumenté de l'exercice. « Comme toute publication de recherche, il s'agit d'une analyse des tendances structurelles et des considérations d'investissement. D'autres parties prenantes peuvent avoir des perspectives différentes — ce qui est normal dans un secteur dynamique », soutient-elle, refusant de voir dans la controverse autre chose qu'un signe de vitalité du débat sectoriel.
La firme tient néanmoins à préciser les contours de sa mission : son rôle, rappelle-t-elle, n'est pas d'alimenter le débat public, mais de fournir une analyse rigoureuse et factuelle aux investisseurs et aux acteurs du marché. Une distinction qui, en filigrane, situe le rapport dans un registre délibérément distinct de celui de la politique touristique — et invite à replacer la controverse dans son vrai contexte.
Source : Le Défi