Un laboratoire à ciel ouvert
Pour la chercheuse, les marchés de Port-Louis, de Grand-Baie ou de Mahébourg fonctionnent comme des scènes où créole, anglais, français, bhojpuri ou hakka se répondent sans s'annuler. Elle décrit la façon dont les Mauriciens passent d'une langue à l'autre selon la situation, une aisance qu'elle compare à celle de qui piocherait dans plusieurs marmites à la fois. Une phrase de commande au marché, un ordre lancé dans une tabagie, suffisent à faire surgir ce plurilinguisme du quotidien — et c'est précisément dans ces échanges minuscules que son enquête trouve sa matière la plus vivante.
|
Le nom du plat, trace d'une migration
Vient ensuite ce qui constitue peut-être le cœur du texte : les mots eux-mêmes. Briyani, sao mye, vindaye, roti, gato pima, gato zingli — chaque appellation porte, selon Priscille Ah Thoy, la trace d'un contact précis, persan, cantonais, portugais, hindi ou hakka, retravaillé par la prononciation et les usages locaux. Elle parle de créolisation lexicale, où la langue se comporte comme un ingrédient parmi d'autres, capable de s'acclimater sans perdre tout à fait sa route d'origine.
Le texte s'attarde aussi sur les cuisines familiales comme lieux de transmission du créole, à une époque où le français et l'anglais concentraient le prestige. Nommer un plat en créole, transmettre un geste oralement : la sociolinguiste y lit une forme d'affirmation discrète, tenace.
L'autrice précise elle-même n'avoir volontairement rien expliqué de ces termes culinaires dans son texte. À chacun d'aller les découvrir gustativement plutôt que linguistiquement.
Port-Louis et Port-Louis : miroirs de circulation.
Port-Louis, capitale de l'ile Maurice. Port-Louis, ville maritime dans le Morbihan, France. Deux ports, deux mondes… mais une même vocation : être des espaces d'arrivées, de passages, de frottements, où les langues, comme les épices, les plats voyagent, s'échangent et se réinventent. Les ports sont des lieux où les langues s'ouvrent, où elles se frottent à d'autres, où elles perdent et gagnent des nuances.
Le lien entre les deux Port-Louis n'est pas anecdotique : il rappelle que les mots, comme les épices, les plats se déplacent en suivant les routes humaines. Ils ne s'installent jamais seuls : ils s'acclimatent, se réinventent, se métissent.
Vindaye
L'île Maurice : une géographie qui parle plusieurs langues.
À l'île Maurice, les saveurs parlent avant même que l'on n'ouvre la bouche. Elles racontent des routes maritimes, des migrations contraintes ou choisies, des rencontres parfois violentes, souvent fécondes. Mais pour qui sait écouter, la cuisine mauricienne ne se contente pas de flatter le palais : elle donne à entendre une histoire linguistique et culturelle profondément métissées.
Chaque plat, chaque nom, chaque manière de commander ou de transmettre une recette devient une trace vivante des contacts de langues et de cultures qui ont façonné l'île.
L'île Maurice n'a pas de population autochtone : elle est le fruit d'une succession d'arrivées portugaises, hollandaises, françaises, britanniques, mais aussi d'engagés indiens, ces coolies ou indentured labourers, venus « remplacer » les personnes esclavisées, venues d'Afrique ainsi que de travailleurs ou de commerçants chinois. Cette population hétérogène s'est imprimée dans la langue créole — née dans les plantations, les cuisines, les chantiers — et dans une culture culinaire profondément métissée.
En tant que sociolinguiste, j'observe comment les pratiques langagières et culturelles racontent les sociétés. L'écologie linguistique fait référence à un écosystème où les langues cohabitent, se concurrencent, se complètent, se transforment. À Maurice, ces usages se nichent dans des lieux inattendus : les cuisines familiales, les marchés, les échoppes de rue, les tables partagées, les tabagies1. Car dans cette île née des circulations humaines, les mots de la table constituent un laboratoire privilégié du métissage linguistique. Ils disent les routes maritimes, les hiérarchies coloniales, les résistances discrètes et les voix multiples qui ont façonné l'île. La gastronomie devient alors un terrain d'enquête privilégié, où les langues se donnent à voir -et à goûter.
On pourrait croire que la cuisine mauricienne se découvre à l'odeur — un mélange de safran, de gingembre, de feuilles de « kari poule », de « poisson sale snoëk », de « fritures de bringelle » (beignets d'aubergine), de « brèdes touffés » — mais elle s'écoute tout autant. Arpenter les marchés de Port-Louis, de Grand-Baie ou de Mahébourg revient à observer un grand laboratoire vivant : celui où les langues, les mémoires migratoires et les appartenances cohabitent… dans l'assiette.
Cette ancienne isle de France, longtemps sculptée par les circulations humaines de la Route des épices, a vu se rencontrer des populations venues d'Afrique, d'Inde, de Chine, d'Europe. Ce brassage s'entend encore aujourd'hui : le créole mauricien comme langue commune ; l'anglais comme langue administrative, de la scolarité ; le français omniprésent dans l'espace public et dans les médias ; les langues indo-mauriciennes (bhojpuri, hindi, tamoul, marathi, ourdou, telegou etc), des variétés sinophones comme le hakka ou le cantonais présentes dans la famille, lors des cérémonies religieuses ou autres rituels, dans les séries, films, spectacles et autres célébrations culturelles.
Ce plurilinguisme n'est pas seulement un héritage : il est une pratique quotidienne. On passe d'une langue à l'autre selon la situation — un phénomène bien documenté en sociolinguistique : le code-switching. À Maurice, il se pratique avec une aisance quasi gourmande, comme on piocherait dans plusieurs marmites à la fois. Par ailleurs à Noël, l'on pourrait par exemple, se retrouver autour de samoosas, de chatini coco, d'un riz cantonnais, de saumon fumé et de blinis, d'une dinde aux marrons, d'une bûche de Noël et de coupes de champagne et de rhum arrangé au litchi- avec des Christmas crackers.
Cari et roti
Le code-switching : quand la langue devient condiment.
Dans le quotidien mauricien, les langues comme les plats s'entremêlent selon les contextes, les interlocuteurs, les émotions. L'alternance codique ou code-switching est une pratique ordinaire.
Une phrase comme :
« Mo pe prepar enn briyani bef tonight, to vini ? » ( je prépare un briyani au bœuf ce soir, tu viens ?) condense français, créole, anglais et héritages indo-musulmans.
Ce n'est pas une « erreur », encore moins une faute : c'est une compétence, un atout, une richesse linguistique. Une façon de marquer son identité, d'affirmer une proximité, de négocier un registre affectif, d'ancrer un savoir-faire culinaire dans un rapport au monde pluriel.
Dans une perspective sociolinguistique, ce code-switching fonctionne comme un assaisonnement discursif : il colore, nuance, relie et affirme l'identité mauricienne.
La langue qui devient ingrédient : une cuisine polyglotte.
Chaque plat mauricien est un palimpseste linguistique. Chaque nom révèle une trajectoire, une migration, un moment de contact. Si nous prenons l'exemple de quelques plats « classiques » : rien que leurs noms racontent une histoire.
●Briyani : du persan biryānī, passé par les mondes indo-musulmans, adapté en contexte mauricien avec une prononciation, un mode de préparation et un prestige propre.
●Sao mye : trace directe de la migration chinoise du XIXᵉ siècle, emprunt phonétique au cantonais, devenu incontournable dans les bazars et autres street-food.
●Vindaye : issu de vindaloo (portugais vinha d'alhos- vin avec de l'ail), devenu un plat de poisson créolisé, linguistiquement et gustativement.
●Roti : mot hindi passé tel quel, mais avec une texture et un usage spécifiquement mauricien.
●Gato pima : terme francisé, avec ingrédients d'origine indienne (notamment le dhall), démonstration parfaite d'hybridation lexicale.
● Gato zingli : héritage hakka, créolisé et francisé dans sa graphie comme dans sa prononciation.
● Dholl puri, achard, rougaille : autres exemples de métissages lexicaux et culinaires, chacun témoignant d'un circuit migratoire particulier.
En sociolinguistique du contact, nous parlerions ici de créolisation lexicale, de réanalyse, de glissements sémantiques et de réappropriations communautaires.
Mais pour le dire simplement : les mots voyagent autant que les épices -et ils s'acclimatent. Et c'est précisément parce que les langues et les cultures ont circulé que ces plats existent.
Gato pima et chana puri
La gastronomie comme archive des contacts de langues.
La cuisine mauricienne fonctionne comme une archive sensible des trajectoires migratoires. L'île n'ayant pas de peuple autochtone, chaque groupe a apporté sa langue, ses épices, ses rituels alimentaires, puis a négocié des formes de vivre-ensemble culinaire. De cette cohabitation naît une cuisine où l'on reconnaît :
●la logique créole du mélange et de la réinvention ;
●la stratification sociale des langues (le prestige du français, l'institutionnalité de l'anglais, la vernacularité du créole) qui transparaît dans la manière même de nommer les plats ;
●la coexistence de registres : un plat peut être nommé en français dans un restaurant chic, en créole au marché, et en hindi ou en hakka dans une conversation familiale.
L'alimentation est ici un espace de médiation : c'est dans les cuisines que se lit la capacité d'une société à combiner héritages et innovations. Dans les hôtels et restaurants innovants de l'île, l'on parle désormais de « cuisine fusion mauricienne » : ce mélange de saveurs locales et internationales, offrant ainsi des expériences culinaires inégalées.
Marcher, écouter, goûter : une enquête en plein air.
Pour la sociolinguiste en balade, l'île Maurice est une scène ouverte.
Dans les rues de Port-Louis, on entend :
— « Mo pu pren enn minn frir, ek lasos lay » ( Je prendrai un mine frit, avec de la sauce à l'ail).
Chaque échange active un répertoire plurilingue agile, mouvant, parfaitement naturel. Les mots culinaires jouent un rôle clé dans ce répertoire : ce sont souvent eux qui restent dans la langue lorsqu'on change de code, comme des marqueurs identitaires stables au milieu d'un discours fluide.
En ce sens, la cuisine fonctionne comme une mosaïque identitaire : elle structure les appartenances, régule les interactions, crée du lien social. Le roti acheté à l'angle d'une rue ou un gato zinzli partagé pendant Divali ne sont pas des gestes anodins ; ils renforcent les narrations collectives, réactivent des mémoires diasporiques et nourrissent un imaginaire commun.
La cuisine comme espace de résistance linguistique.
Les cuisines mauriciennes ont longtemps été des lieux de transmission du créole, dans un contexte colonial où le français et l'anglais étaient langues de pouvoir, de prestige. Nommer les plats en créole, transmettre les recettes oralement, enseigner les gestes dans cette langue, revenait à affirmer une légitimité populaire, un attachement à un territoire et à une identité.
Il s'agit d'une forme de glottopolitique du quotidien : une politique linguistique implicite, portée non par des institutions mais par des pratiques ordinaires, qui prennent vie grâce à l'usage.
Les mots culinaires métissés — gato poutou, gato moutaye, vindaye, gato pima, ti puri, niouk nyan, gadjaks, bâton fromage, moolkoo, diri frir, caca pigeon etc— sont ainsi les témoins d'une résistance douce : celle de langues et de cultures qui ont survécu en se transformant lexicalement et gustativement.
Les fameux confits
Une langue qui se goûte.
En tant que sociolinguiste, j'aime rappeler que les langues ne sont jamais abstraites, ni neutres. Elles sont sensorielles, incarnées, situées. À Maurice, la cuisine en donne une preuve éclatante : chaque plat est un récit de contact, chaque nom une archive vivante.
Comprendre le halim, l'alouda, ou le gato arouy, ce n'est pas seulement comprendre une recette : c'est saisir une histoire mondiale, faite de routes maritimes, de hiérarchies, de résistances, d'imaginaires, de transmissions et de réinventions gustatives.
Dans les ports comme dans les cuisines, les langues ont un goût.
Et à l'île Maurice, ce goût est résolument métissé, plurilingue et vibrant. En route donc vers ce voyage gastronomique unique2 !
1 Le terme désigne un type d'épicerie et/ou de bistrot en français mauricien.
2 Les termes culinaires mauriciens sont volontairement non explicités. A vous d'aller les découvrir gustativement, et non linguistiquement ! Bonne dégustation !
|

