Une avarie providentielle
Matthew Flinders n'avait pas prévu de faire escale à l'Isle de France. Spécialiste reconnu de l'exploration du continent australien, cet officier de la Royal Navy avait commandé le HMS Investigator depuis son appareillage de Grande-Bretagne le 18 juillet 1801. Sa mission : lever les cartes des côtes australiennes avec la rigueur méthodique qui avait fait sa réputation. Mais le destin en décida autrement, deux fois plutôt qu'une.
L'Investigator dut d'abord être abandonné au départ d'Australie ; Flinders le remplaça par la Cumberland, une goélette de vingt-neuf tonneaux à peine digne de tenir la mer. C'est ce frêle bâtiment, voies d'eau ouvertes et pompes défaillantes en plein océan Indien, qui le contraint à virer de bord. Le 15 décembre 1803, la Cumberland est signalée au large de la Baie-du-Cap. Sa vue glace d'effroi les habitants du littoral sud : la guerre entre la France et l'Angleterre a repris, et le pavillon britannique qui flotte à la poupe fait redouter une attaque. Le commandant du district de la Savane, le major d'Unienville, mobilise ses troupes et ordonne aux femmes et aux enfants de se replier vers l'intérieur des terres.
L'accueil contrasté : d'Unienville et Decaen
La rencontre qui s'ensuit dessine d'emblée les deux visages que l'île opposera à Flinders. Le major d'Unienville, après avoir entendu ses explications — relâche forcée d'un explorateur scientifique, muni de documents délivrés conjointement par Paris et Londres — ne voit aucune raison de le retenir. Fidèle à la légendaire hospitalité mauricienne, il l'invite à débarquer et à dîner en sa compagnie, avant de dépêcher un messager à Port-Louis pour informer le gouverneur de la situation.
Le général Charles Decaen, lui, est d'une tout autre trempe. Reçu au Gouvernement le 17 décembre, Flinders est d'abord laissé à attendre deux heures dans l'antichambre. Lorsqu'il est enfin introduit, il se retrouve face à un homme bref, trapu, au regard dur qui lui demande sans préambule son passeport et sa commission. Decaen toise le document, puis explose : « Vous m'abusez, monsieur ! Il est peu probable que le gouverneur de Nouvelle-Galles du Sud ait renvoyé le commandant d'une expédition scientifique dans une si petite embarcation ! » Le passeport mentionne l'Investigator, non la Cumberland. Le doute est semé.
Le Café Marengo et la rancœur d'un général
La fouille du navire dissipe les dernières hésitations de Decaen. Parmi les papiers saisis se trouvent des dépêches à caractère militaire, rédigées par le gouverneur King et destinées aux représentants britanniques en Australie — le gouverneur de Port Jackson et le lieutenant-colonel Paterson, commandant du même port. Flinders protestera plus tard, dans une lettre à Sir Joseph Banks, ne pas en avoir connu le contenu : « Comme c'était une époque de paix quand je quittai Port Jackson, je ne jugeai pas nécessaire de les jeter par-dessus bord. » Décaen n'est pas convaincu. Les papiers sont mis sous scellés ; Flinders est conduit au Café Marengo, enfermé dans une chambre au bout d'un « couloir crasseux » et placé sous la surveillance d'une sentinelle.
Il aurait encore pu retourner la situation à son avantage. L'aide de camp du gouverneur, le colonel Monistrol, lui glisse que sa détention sera brève — et que le général l'invite à dîner. Flinders décline, posant sa libération préalable comme condition. Cette morgue achève d'irriter Decaen. Flinders l'écrira lui-même avec une lucidité cruelle : « Mon refus de cet honneur exaspéra tellement le Capitaine général qu'il résolut de me le faire regretter. » La captivité, initialement provisoire, allait durer sept ans.

A Baie du Cap
Une île dans l'île : les années de La Marie
Transféré quelques mois plus tard à la Maison Despaux — le « Garden Prison », où avaient jadis séjourné les envoyés de Tippoo Sultan —, Flinders est finalement autorisé à s'établir chez Madame d'Arifat, une respectable veuve dont la propriété se trouvait à Henrietta, dans la région de La Marie. C'est là que s'écrivent les pages les plus inattendues de cette captivité.
Il enseigne les mathématiques et la navigation aux fils de son hôtesse, étudie le français, s'initie à la littérature française et consacre ses heures à des travaux scientifiques : un essai sur l'usage du baromètre pour anticiper les changements de vent en mer, des observations sur les erreurs de compas induites par l'attraction du fer dans les coques de navires. Il se rend aussi, avec « une sensation mêlée de plaisir et de mélancolie », sur les ruines de la résidence du navigateur La Pérouse à Mesnil, et y fait ériger un mémorial de pierres. Son ami le plus proche est Thomi Pitot, Créole blanc cultivé qui deviendra, après l'occupation britannique, le chef naturel de la communauté blanche de l'île.
En 1806, Paris ordonne la libération de Flinders. Decaen passe outre. Des personnalités de tout premier rang — en Europe, à l'Isle de France et en Australie — multiplient les interventions. En vain. Ce n'est que le 13 juin 1810, six mois avant la capitulation de l'île face aux Britanniques, que Flinders est finalement rendu à la liberté. Il quitte l'île en s'inclinant devant ceux qui avaient adouci son exil : « Jamais, en quelque lieu que ce soit, je n'ai rencontré plus d'hospitalité et d'attention qu'à l'Isle de France. »
Le mythe de la neutralité scientifique
L'affaire Flinders illustre une réalité que l'historiographie contemporaine s'est attachée à démystifier : les grandes expéditions du XVIIIe et du XIXe siècle n'ont jamais été étrangères aux enjeux de puissance. Le chercheur Bruce Bennett le démontre avec précision : selon lui, « la rhétorique grandiloquente des autorités françaises et britanniques sur l'objectivité et la neutralité des voyages scientifiques dissimulait parfois des exigences plus pressantes en matière de renseignement militaire et d'espionnage ¹. »
L'espion à contrecœur
À son retour en Angleterre, sous la pression de l'amiral Bertie et soucieux de son propre avenir, Flinders choisit de s'affranchir des termes de sa parole donnée au gouvernement français. Il rédige quatre pages de réponses détaillées aux questions posées sur l'Isle de France, dresse des cartes et un plan du port Napoléon, compile une liste des navires mouillés en rade entre janvier et juin 1810, et désigne les points de débarquement les plus propices à une force d'invasion ². La conquête de l'île, menée en décembre 1810, conféra à ces informations toute leur valeur stratégique.
La suite tient de la tragédie personnelle autant que de l'histoire coloniale. De retour en Angleterre, Flinders obtient la libération de prisonniers de guerre originaires de l'Isle de France — geste de réciprocité envers ceux qui l'avaient accueilli. Il retrouve Ann Chappell, son épouse, qu'il n'avait pas vue depuis dix ans. Il s'attelle à la rédaction de son Voyage to Terra Australis, dont il consacre près d'une centaine de pages à Maurice. Il mourut le 19 juillet 1814, à quarante ans, le jour même où les deux volumes de son œuvre sortirent des presses. C'est lui qui, au passage, avait donné à cette vaste terre australe son nom définitif : l'Australie. Une stèle à La Marie perpétue aujourd'hui le souvenir de cet homme ambigu — explorateur de génie, captif illustre, et espion malgré lui.
¹ Bruce Bennett, analyse historique citée in The 'Reluctant Spy' or the Matthew Flinders Affair, p. 163.
² Sources croisées : Duyker, p. 306 ; Estensen, p. 421 ; Fornasiero et al., p. 382. Voir également : Flinders, Matthew, A Voyage to Terra Australis, Londres, G. and W. Nicol, 1814 ; Private letters, vol. 2, 1806–1810, Friends of the State Library of South Australia, 2005 ; Scott, Ernest, The Life of Matthew Flinders, Angus and Robertson, Sydney, 1914 ; Moheeput, Anand, « Matthew Flinders, an illustrious prisoner », L'Express, île Maurice.
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