Berlin, soixante ans après : le tourisme mondial en ordre de marche
Le Centre des expositions de Berlin a retrouvé, ce mardi, le bourdonnement caractéristique des grandes messes professionnelles. Pour son jubilé, l'ITB — acronyme d'Internationale Tourismus-Börse — confirme son rang de première bourse mondiale du voyage, réunissant jusqu'au 5 mars près de six mille exposants issus de cent soixante pays. L'Angola, pays invité d'honneur de cette édition, y déploie ses fastes ; mais c'est dans les allées du Hall 20 que se joue, peut-être, une autre histoire : celle d'une île minuscule qui ambitionne de conquérir les agences et tour-opérateurs du Vieux Continent.
Dans ce contexte de mondialisation accélérée des flux touristiques, la présence à Berlin n'est plus un simple exercice de représentation. C'est un acte stratégique. "Être ici, c'est exister sur la carte mentale des prescripteurs européens", résument volontiers les responsables des offices de tourisme insulaires. Rodrigues en a fait la conviction centrale de sa participation 2026.
Rodrigues, l'art du dépaysement absolu
À 650 kilomètres au nord-est de Maurice, Rodrigues — la plus petite île de l'archipel des Mascareignes — cultive avec soin ce qui lui tient lieu de marque de fabrique : une altérité radicale. Ici, le luxe n'est pas ostentatoire ; il réside dans la lenteur des jours, dans la sincérité des rencontres, dans la beauté âpre de reliefs que n'ont pas encore lissés les bulldozers du tourisme de masse.
Le lagon y déploie ses eaux d'un vert émeraude sur des dizaines de kilomètres, offrant aux kitesurfeurs des conditions que les initiés surnomment volontiers "le paradis du vent". Mais ce sont surtout l'intégrité de ses paysages et la vivacité de sa culture créole qui confèrent à l'île une dimension que l'on ne saurait réduire à une simple promesse de bronzage. Partager la pêche traditionnelle des habitants, emprunter des sentiers où le regard embrasse à la fois le lagon et les collines verdoyantes, s'attabler autour d'une cuisine franche et généreuse : autant d'expériences qui, selon ses promoteurs, « racontent une histoire vraie ».
L'île se positionne ainsi comme une alternative précieuse pour une clientèle exigeante, sensible à l'impact environnemental de ses déplacements et en quête d'une connexion authentique avec les populations d'accueil — un segment qui pèse de plus en plus lourd dans les stratégies des voyagistes européens.
Une délégation resserrée, un message structuré
Quatre membres composent la délégation rodriguaise au stand 208, partagé avec Maurice et plusieurs îles voisines de l'océan Indien. À sa tête, Jean-Alain Wong So, commissaire au Tourisme, visage familier des rendez-vous professionnels internationaux. À ses côtés, Christiane Agathe, commissaire à la Femme, dont la présence illustre la volonté de Rodrigues d'inscrire sa promotion touristique dans une démarche inclusive et sociale.
Issana Agathe, directrice de l'Office du Tourisme de Rodrigues, orchestre la présentation d'une offre résolument centrée sur l'authenticité et le développement responsable. Marie-Anne Joëlle Speville Hortense, chargée de promotion et nouvelle venue sur la scène berlinoise, incarne quant à elle la relève d'une génération qui entend défendre une vision du tourisme fondée sur l'immersion et l'échange sincère.
Consolider et prospecter : la double ambition du commissaire
Rencontré en marge du salon, Jean-Alain Wong So a exposé avec clarté les deux axes de la stratégie rodriguaise pour cette édition. Premier impératif : consolider les partenariats existants avec les opérateurs européens, notamment sur le marché continental, où Rodrigues peine encore à rivaliser avec les destinations ultramarines mieux établies.
“Il s'agit d'abord de consolider nos liens avec nos partenaires stratégiques, à Maurice comme ailleurs, en particulier ceux qui s'intéressent au marché européen continental. Ensuite, nous sommes ici pour prospecter de nouveaux marchés, faire découvrir Rodrigues à ceux qui ne la connaissent pas encore et susciter l'intérêt de nouveaux acteurs pour la destination.”
— Jean-Alain Wong So, commissaire au Tourisme de Rodrigues
Second objectif, plus conjoncturel : prendre le pouls d'un secteur bousculé. Les tensions géopolitiques en Extrême-Orient ont redistribué une partie des flux touristiques mondiaux, créant, selon le commissaire, des opportunités inédites pour des destinations alternatives — à condition de savoir se rendre visibles au bon moment.
“Le secteur reste fragile et en constante évolution. Mais nous devons être capables de nous adapter et de faire face à ces changements.”
— Jean-Alain Wong So
L'équilibre fragile entre attractivité et préservation
Au-delà des ambitions commerciales, la délégation rodriguaise porte un message qui tranche avec le volontarisme parfois désinhibé de certains pavillons nationaux : celui d'une croissance délibérément maîtrisée. L'écosystème insulaire de Rodrigues — ses fonds marins, ses espèces endémiques, ses équilibres naturels fragiles — impose, selon Jean-Alain Wong So, une stratégie planifiée et responsable.
“Nous sommes conscients des réalités et des enjeux liés à notre écologie. Nous voulons que chaque visiteur prenne la mesure du potentiel de Rodrigues, mais aussi de la responsabilité collective qui nous incombe pour protéger cet environnement unique.”
— Jean-Alain Wong So
Cette posture, loin d'être un frein au développement, est présentée comme un avantage concurrentiel à l'heure où la clientèle internationale se montre de plus en plus attentive à l'empreinte écologique de ses voyages. En se réclamant d'un modèle touristique « porteur de sens », Rodrigues entend occuper un créneau encore peu encombré dans le paysage des destinations insulaires de l'océan Indien.
À travers cette soixantième édition de l'ITB Berlin, Rodrigues confirme sa volonté de s'inscrire durablement dans le circuit des grandes destinations de tourisme responsable. Petite île, mais ambitions affirmées : la destination sait désormais que la scène mondiale ne se gagne pas à la force du nombre, mais à celle de l'identité.
De notre correspondant en Europe et océan Indien — Joey Nicles Modeste