Des records à relativiser
L'année 2025 s'est achevée sur une partition presque parfaite : 1,4 million d'arrivées, des recettes avoisinant les 100 milliards de roupies, une basse saison inhabituellement solide et un dernier trimestre en fanfare. De quoi pavoiser ? Stéphane Poupinel de Valencé tempère l'enthousiasme ambiant. Le tourisme, rappelle-t-il, reste un secteur fondamentalement cyclique, exposé aux chocs exogènes — la crise financière de 2008, la pandémie de Covid-19 en sont les illustrations les plus brutales. « L'enjeu des prochaines années sera surtout celui de la qualité de la croissance », insiste-t-il. La valeur créée par visiteur, la montée en gamme de l'offre et la diversification des marchés lui semblent bien plus déterminants que la seule course aux volumes.
Les perspectives pour 2026 sont jugées encourageantes, mais la gestion d'une destination exige constance et anticipation. Le contexte géopolitique international vient compliquer l'équation, invitant l'ensemble des acteurs à « rester prudents et humbles ».
La question des devises, un faux procès ?
On reproche parfois au secteur hôtelier d'alimenter la pénurie de devises sur le marché local, voire d'orienter ses bénéfices vers des juridictions fiscales plus accueillantes. Stéphane Poupinel de Valencé balaie l'accusation avec méthode. L'hôtellerie, affirme-t-il, constitue l'un des premiers pourvoyeurs nets de devises pour l'économie mauricienne. Si une partie des flux reste à l'étranger, c'est pour des raisons strictement opérationnelles : remboursement d'emprunts en devises, paiement d'intérêts aux prêteurs internationaux, campagnes marketing sur des marchés lointains. L'essentiel des revenus en devises perçus localement est converti en roupies pour financer les opérations courantes — salaires, fournisseurs, charges fiscales. « Les devises générées par le tourisme irriguent largement l'économie mauricienne », résume-t-il.
L'image de l'île, une responsabilité partagée
Plus sensible est la question des infrastructures publiques. Signalisation défaillante, espaces côtiers dégradés, dépôts sauvages en bordure de route — autant de « maux » qui, selon le président de l'AHRIM, peuvent fragiliser en quelques instants une image de destination bâtie sur des décennies. « Protéger l'image de Maurice n'est pas une option. C'est une responsabilité stratégique », tranche-t-il.
Si les hôteliers contribuent financièrement — via l'Environment Protection Fee, la Tourist Fee ou encore la Corporate Climate Responsibility Levy — et multiplient les initiatives CSR, Poupinel de Valencé souligne que certains enjeux relèvent de la sphère régalienne : sécurité, salubrité des espaces publics, coordination institutionnelle. La question n'est pas budgétaire, insiste-t-il, mais avant tout organisationnelle.
Croissance hôtelière : oui, mais à quel prix ?
Faut-il construire davantage pour attirer davantage de touristes ? La réponse est nuancée. Stéphane Poupinel de Valencé se dit favorable à un développement hôtelier raisonné, à condition qu'il s'inscrive dans une planification territoriale rigoureuse intégrant les capacités d'accueil des zones côtières et urbaines — densité, recul, zones tampons. « Le tourisme est l'un de nos principaux piliers économiques, mais sa croissance doit être qualitative avant d'être quantitative », affirme-t-il.
Construire davantage n'a de sens, précise-t-il, que si cela renforce la valeur globale de la destination, protège ses atouts naturels et améliore durablement l'expérience du visiteur — et celle des Mauriciens eux-mêmes.
L'espace aérien, nerf de la compétitivité
Le sujet de la connectivité aérienne est traité avec une franchise remarquée. L'accès aérien constitue un pilier vital de l'industrie, et l'AHRIM plaide pour un renforcement des synergies entre Air Mauritius, les autres compagnies, l'aéroport, les autorités de tutelle et les acteurs du secteur privé. Mais Stéphane Poupinel de Valencé reconnaît les contraintes d'Air Mauritius, qui évolue dans un environnement « extrêmement compétitif » et doit faire des arbitrages stratégiques difficiles. « Air Mauritius ne peut pas assurer seule l'ensemble de la connectivité du pays », rappelle-t-il. La fluidité des correspondances, la fiabilité des opérations et l'accessibilité tarifaire sont autant de variables déterminantes pour maintenir Maurice dans la compétition internationale.
Le défi du capital humain
La pénurie de main-d'œuvre locale est présentée comme l'un des défis les plus profonds du secteur. De nombreux jeunes Mauriciens choisissent aujourd'hui l'horizon des paquebots de croisière ou des chaînes hôtelières internationales pour construire leur parcours professionnel. Sur la question des rémunérations, Stéphane Poupinel de Valencé est factuel : heures supplémentaires, remboursement des congés maladie, pourboires, repas, et dans certains cas mécanismes de profit sharing — les packages peuvent être compétitifs.
Mais la fidélisation ne se réduit pas à une équation salariale. Elle passe par la formation, les perspectives d'évolution et le sens donné au métier. C'est dans cette optique que l'AHRIM a lancé la campagne « Les Métiers de l'Hôtellerie » et œuvre au renforcement de l'École hôtelière Sir Gaëtan Duval, appelée à devenir un pôle d'excellence régional. « L'implication des autorités et du système éducatif est essentielle », insiste le président.
Structurer ce qui existe déjà
Sur la question des attractions touristiques, Stéphane Poupinel de Valencé adopte une posture stratégique plutôt que défensive. Maurice dispose d'un capital naturel et culturel considérable : lagons, paysages intérieurs, sites patrimoniaux, routes panoramiques, diversité culinaire. Le problème n'est pas l'absence d'atouts, mais leur mise en cohérence. « Notre potentiel n'est pas à créer, il est à structurer », résume-t-il avec précision. L'amélioration d'une plage publique, la revalorisation d'un site patrimonial — autant d'interventions qui mobilisent plusieurs autorités simultanément et révèlent avant tout un enjeu de gouvernance.
La taxe de 3 euros et l'aéroport SSR : deux signaux à surveiller
La taxe de 3 euros par touriste et par nuitée, récemment instaurée, pourrait peser sur les segments les plus sensibles au prix : excursions, bien-être, loisirs. Stéphane Poupinel de Valencé n'y est pas opposé par principe, à condition que les recettes générées soient visiblement réinvesties dans l'amélioration des infrastructures de destination. « La visibilité de l'usage de ces fonds conditionnera l'acceptabilité de la mesure dans le temps », prévient-il.
Quant à l'aéroport SSR, il rappelle une évidence trop souvent négligée : « L'aéroport est la première et la dernière impression d'un séjour. » Les pics d'arrivées simultanées mettent régulièrement à l'épreuve les capacités d'absorption du terminal. La solution réside moins dans les investissements d'urgence que dans une meilleure planification des flux, l'entretien constant des équipements et une gestion proactive des correspondances.
L'avenir du tourisme mauricien ne se joue pas dans la multiplication des lits ou la hausse mécanique des arrivées. Il se construit, selon Stéphane Poupinel de Valencé, dans la capacité collective à traiter l'île comme un produit unique — avec des standards homogènes, une signalétique claire et une expérience fluide du début à la fin du séjour. C'est à ce prix que Maurice consolidera durablement sa position parmi les grandes destinations de l'océan Indien.