Le vent de l'histoire souffle sur Port-Louis
Il aura fallu l'ingéniosité d'une start-up bretonne, la rigueur d'un chantier naval mauricien et l'audace d'un armateur réunionnais pour écrire une page inédite de l'histoire maritime mondiale. Fin 2025, le Cap Kersaint, palangrier exploité par Cap Bourbon — acteur reconnu de la pêche durable dans les eaux australes — quittait les installations du Chantier Naval de l'Océan Indien (CNOI), à Maurice, avec à son bord une technologie que nul navire de pêche n'avait encore embarquée : le SeaKite®, un cerf-volant de traction automatisé de 100 m² développé par la société Beyond the Sea.
« La transition maritime se construit par l'ingénierie, la rigueur et l'expérience du terrain », résume la direction du CNOI, dont les équipes ont conduit l'intégration technique du système entre novembre et décembre 2025, à l'occasion de la visite réglementaire décennale du navire.
Une installation au millimètre
Le chantier ne s'est pas contenté d'une simple pose d'équipement. L'intégration du SeaKite® a exigé une refonte partielle des interfaces structurelles du Cap Kersaint, conçu à l'origine sans aucune disposition pour la traction vélique. Les équipes mauriciennes ont dû conjuguer contraintes architecturales, impératifs de sécurité des équipages et exigences opérationnelles propres à un navire de pêche hauturière évoluant dans les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) — un environnement parmi les plus exigeants de la planète.
Fiabilité des interfaces structurelles, compatibilité avec les systèmes embarqués existants, sécurisation des manœuvres en mer formée : chaque paramètre a fait l'objet d'une validation rigoureuse avant que le navire ne reprenne la mer. C'est précisément cette capacité à transformer une innovation de rupture en solution industrielle maîtrisée qui distingue cette opération d'une simple expérimentation.
Maurice, première mondiale à la clé
La consécration est venue lors du transit inaugural entre l'île Maurice et La Réunion. Pour la première fois dans l'histoire de la navigation commerciale, un système automatisé de traction par cerf-volant était déployé en conditions réelles d'exploitation à bord d'un navire de pêche. Non pas en bassin d'essais, non pas lors d'une sortie contrôlée, mais dans le cadre d'une opération ordinaire, soumise aux aléas de l'océan Indien.
Cette première mondiale, réalisée sur le sol — et dans les eaux — de la République de Maurice, illustre le rôle croissant que joue l'île dans l'économie maritime régionale. Le CNOI s'affirme ainsi non seulement comme un chantier de maintenance et de réparation, mais comme un acteur de l'innovation navale capable d'accompagner les technologies les plus avancées jusqu'à leur mise en œuvre industrielle.
Cap sur la décarbonation
Au-delà du symbole, l'enjeu est considérable. Le transport maritime représente près de 3 % des émissions mondiales de CO₂, et les armateurs sont soumis à des réglementations de plus en plus contraignantes de l'Organisation Maritime Internationale. La traction vélique — qu'il s'agisse de voiles rigides, de rotors Flettner ou de systèmes kite comme le SeaKite® — s'impose progressivement comme l'une des rares solutions immédiatement disponibles pour réduire la consommation de carburant des flottes existantes.
Pour Cap Bourbon, dont les navires opèrent dans des zones australes où les vents dominants sont puissants et réguliers, le calcul est d'autant plus pertinent. Les projections de Beyond the Sea évoquent des économies de carburant pouvant atteindre 20 % selon les routes et les conditions météorologiques — une perspective qui, à l'échelle d'une flotte, change radicalement l'équation économique et environnementale.
L'aventure du Cap Kersaint ne fait peut-être que commencer. Mais à Maurice, les amarres de la transition énergétique maritime sont désormais solidement fixées.