L'île Maurice capitalise sur son attractivité touristique, mais peine à transformer cette popularité en valeur ajoutée durable. Selon l'étude d'AXYS, les dépenses quotidiennes des visiteurs, ajustées de l'inflation, plafonnent à 121 euros en 2025, soit 12 % sous la moyenne historique de 139 euros établie sur trente ans. Cette érosion structurelle contraste avec les performances financières exceptionnelles des groupes hôteliers locaux, qui ont enregistré des bénéfices records grâce à une conjonction favorable de facteurs post-pandémiques.
Le rapport identifie trois leviers majeurs de cette rentabilité inédite : la dépréciation du roupie mauricienne face aux devises fortes (+26,7 % contre l'euro, +29,7 % contre le dollar entre 2019 et 2024), une optimisation drastique des coûts de personnel avec 8,9 % d'employés en moins qu'avant la crise sanitaire, et les prêts convertibles accordés par la Mauritius Investment Corporation à des taux préférentiels de 3 à 4 %, permettant aux établissements d'échapper à la hausse des taux directeurs.
Mais cette prospérité reste fragile. L'analyse révèle que la part des dépenses touristiques consacrée à l'hébergement est passée de 52 % en 2000 à 73 % en 2024, concentrant les retombées économiques dans les complexes hôteliers au détriment du reste de l'économie locale. Les dépenses en restauration extérieure et commerces ont chuté respectivement à 4,8 % et 4,8 % du budget des visiteurs, contre 17,4 % et 13 % il y a vingt-cinq ans.
Face à ce constat, AXYS préconise une double stratégie. À court terme, l'activation du secteur non-hôtelier s'impose comme une priorité. Avec un taux d'occupation de seulement 45,6 % contre 84 % pour les hôtels, les maisons d'hôtes et villas disposent d'une capacité dormante considérable. Le rapport estime qu'une augmentation modeste de 10 % de leur capacité, couplée à une amélioration de 5 % des recettes par visiteur, générerait 2,1 milliards de roupies de revenus supplémentaires annuels sans investissement massif.
Levier décisif
À plus long terme, la libéralisation du transport aérien apparaît comme un levier décisif. Maurice souffre d'une concentration excessive sur les marchés européens matures (60,6 % des arrivées) dont la croissance stagne, et de tarifs aériens prohibitifs. Un billet Paris-Maurice coûte 45 000 roupies en moyenne, contre 32 000 roupies pour le Sri Lanka, destination comparable ayant doublé ses recettes touristiques en multipliant ses liaisons directes avec des marchés à fort pouvoir d'achat.
Le rapport souligne également les risques d'un endettement persistant malgré les bons résultats récents. New Mauritius Hotels, leader du secteur avec 14,7 % de parts de marché, affiche toujours un ratio dette nette/capitaux propres de 122,6 %, malgré trois années consécutives de bénéfices supérieurs à 2 milliards de roupies. Cette vulnérabilité financière limite la capacité d'investissement alors que la capacité hôtelière nationale, inchangée depuis dix ans, risque de brider la croissance future.
Inverser la logique
AXYS recommande par ailleurs d'inverser la logique de premiumisation qui a prévalu entre 2008 et 2019, période durant laquelle les marges opérationnelles se sont effondrées à 11 % sous le poids de structures de coûts insoutenables. L'étude valorise Sunlife à 56,20 roupies (potentiel de hausse de 26,3 %), LUX Island Resorts à 69 roupies (+36,6 %), et recommande la prudence sur New Mauritius Hotels, évalué à 11,15 roupies (-19,8 % par rapport au cours actuel).
La trajectoire du Sri Lanka, qui a vu ses recettes par visiteur passer de 880 à 1 543 dollars entre 2010 et 2024 tout en triplant ses arrivées, illustre la voie à suivre : tarifs aériens compétitifs, diversification géographique des marchés sources, et répartition plus équilibrée des dépenses touristiques dans l'économie locale. Sans réformes structurelles, prévient le rapport, Maurice risque de rester prisonnière d'un modèle de croissance extensive, dépendant des effets de change plutôt que de gains réels de productivité ou de montée en gamme.
LES 5 CHIFFRES CLÉS DU RAPPORT AXYS
121 euros par jour Les dépenses quotidiennes réelles des touristes en 2025, soit 12 % sous la moyenne historique de 139 euros. Un montant stagnant depuis trois décennies malgré la hausse des arrivées.
73 % du budget touristique La part des dépenses consacrée à l'hébergement en 2024, contre 52 % en 2000. Cette concentration prive l'économie locale de retombées dans la restauration et le commerce.
45,6 % d'occupation Le taux d'utilisation du secteur non-hôtelier (maisons d'hôtes, villas), contre 84 % pour les hôtels. Un potentiel inexploité qui pourrait générer 2,1 milliards de roupies supplémentaires avec un effort modeste.
-8,9 % d'employés La réduction des effectifs dans l'hôtellerie par rapport à 2019. Cette optimisation, couplée à la dépréciation de la roupie, explique les profits records des groupes hôteliers.
45 000 roupies Le coût moyen d'un billet Paris-Maurice, soit 41 % plus cher que vers le Sri Lanka. Des tarifs aériens élevés qui freinent la diversification des marchés et la croissance du secteur.
MALDIVES ET SEYCHELLES, DES SEGMENTS INCOMPARABLES
Des destinations hors catégorie Contrairement aux idées reçues, les Maldives et les Seychelles n'évoluent pas dans la même ligue que Maurice. Le rapport AXYS démontre que ces archipels opèrent sur un segment ultra-premium structurellement différent, avec des dépenses quotidiennes de 348 dollars pour les Maldives et 291 dollars pour les Seychelles, contre 131 dollars pour Maurice en 2024.
Un écart qui perdure depuis 30 ans Cette différence n'est pas conjoncturelle : elle persiste depuis trois décennies. Même les touristes chinois et indiens, traditionnellement plus modestes dans leurs dépenses, déboursent significativement plus aux Maldives qu'à Maurice, prouvant que l'écart relève du positionnement de la destination, non de la clientèle.
Le vrai concurrent : le Sri Lanka Maurice se situe en réalité dans la moyenne mondiale, avec des recettes par visiteur quasi identiques à la norme internationale. Le Sri Lanka apparaît comme le comparateur le plus pertinent : des durées de séjour similaires, une clientèle européenne comparable, et surtout une stratégie gagnante qui lui a permis de doubler ses recettes par visiteur entre 2010 et 2024 (de 880 à 1 543 dollars) tout en triplant ses arrivées.
La leçon srilankaise Cette performance repose sur trois piliers : des tarifs aériens compétitifs (32 000 roupies contre 45 000 pour Maurice au départ de Paris), une diversification réussie des dépenses touristiques (seulement 35 % du budget consacré à l'hébergement contre 73 % à Maurice), et des investissements massifs dans l'infrastructure hôtelière avec 24 684 chambres supplémentaires entre 2010 et 2024.
Changer de référentiel « Se comparer aux Maldives revient à mesurer un segment mid-market à l'aune du luxe absolu », conclut le rapport. Maurice doit cesser de viser un positionnement inaccessible et concentrer ses efforts sur l'optimisation de son segment naturel, où le potentiel de croissance reste considérable.