Car nous, en huit jours, on n'a pas chômé. On a filmé, photographié, documenté les poses languissantes de Jackie — à faire pâlir d'envie quelques instagrameuses, et même certaines « LinkedIn-grameuses » —, des selfies pris d'un peu trop près, des commentaires indignés sous les vidéos de ceux qui s'étaient approchés d'un peu trop près, et puis, en toile de fond, un communiqué ministériel qui rappelle, avec la sécheresse propre aux textes officiels, qu'on risque jusqu'à 25 millions de roupies et deux ans de prison à vouloir le caresser. Vulnérable, dit l'UICN, à propos de son espèce. Le mot vaut aussi, un peu, pour nous — sauf qu'à la différence de Jackie, notre vulnérabilité à nous ne tient à rien : elle s'évapore dès que la caméra s'éteint. C'est peut-être ça, au fond, la tromperie. Pas celle de l'idiome, un peu facile, sur l'animal qui vient d'où on ne l'attend pas. La vraie, plus silencieuse, c'est celle qu'on se fait à soi-même en huit jours d'indignation collective, en se persuadant qu'on tient enfin à quelque chose. Je ne suis pas certain que Jackie ait besoin qu'on le croie. Il a surtout besoin qu'on le laisse tranquille, ce qui est une demande plus modeste et infiniment plus difficile à tenir. Il suffit d'aller un matin au large de Rivière Noire, sur un catamaran, ou un speedboat parti « voir les dauphins », pour comprendre à quel point. Les bateaux qui convergent vers le même point d'eau. Les moteurs qui se taisent, puis repartent. Un animal encerclé pour le plaisir de le regarder - ou nager ! - de plus près — ce qui, en creux, est exactement ce que Jackie subit en ce moment sur son rocher, sous une autre forme.
La loi existe pour les dauphins aussi. La loi existe même pour les cachalots, qu'on transforme un peu plus loin en produit d'appel et en contenu à publier. Ce qui manque n'est pas le texte. C'est quelqu'un pour le faire respecter quand personne ne filme — c'est-à-dire, précisément, ce qu'on préfère ne pas regarder. Il y a une chose que Maurice sait très bien faire : pleurer un animal une fois qu'il a disparu. Le dodo est devenu notre emblème national à peu près au moment où nous cessions d'avoir à nous excuser pour lui. Les tortues terrestres géantes, endémiques, ont suivi le même chemin, plus discrètement. Le dugong aussi, sans qu'on lui érige quoi que ce soit. On aime beaucoup ce qui n'est plus là pour nous encombrer — et on se trompe, chaque fois, en croyant que cet amour tardif répare quoi que ce soit. Jackie, lui, encombre encore. Et c'est une chance, tant qu'elle dure. Parce qu'un animal vivant peut encore changer d'avis sur nous — chercher ailleurs la tranquillité qu'on ne sait pas lui offrir ici — quand un animal éteint, lui, ne revient jamais donner une seconde chance à une île qui a fini par comprendre trop tard. En attendant, il est toujours là, aux Salines, aussi indifférent à nous que nous sommes fascinés par lui. Le jour où il repartira, personne ne le verra partir. Ce sera sans doute la seule chose qu'on aura fini par bien faire pour lui : ne pas regarder.
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