Couleur locale
Il y a d'abord l'odeur. Celle qui s'échappe d'une cour et qui annonce, avant même qu'on s'attable, qu'un civet mijote depuis des heures et n'est pas près de livrer tous ses secrets. C'est par là qu'il faut entrer dans l'histoire d'Anliz Dupré — non par les chiffres de son activité, mais par ce parfum de girofle et de thym qui, à Maurice, tient lieu de madeleine collective.

Anliz Dupré, aux fourneaux.
Anliz Dupré a 39 ans. Elle se décrit à la croisée de deux générations, « entre les traditions que j'ai reçues et une nouvelle génération qui cherche à créer, entreprendre et faire les choses autrement ». La phrase dit assez bien le pays lui-même — cette île qui compose depuis toujours entre l'héritage et l'époque qui presse.
Sa transmission à elle ne s'est jamais écrite. Anliz a appris debout, près du feu, à observer les femmes de sa famille — mère, tantes, grand-mères — mesurer sans peser, ajuster sans recette, goûter jusqu'à ce que le geste devienne une évidence. « Un peu de ça, assez de ça » : la formule revient chez elle comme un refrain, l'aveu d'une science exacte qui ne se transmet que par la présence. De cette enfance nourrie de grandes tablées — elle est issue d'une famille nombreuse, où recevoir n'était jamais une option — elle a gardé une conviction simple : la cuisine n'a jamais été qu'une question de nourriture. C'est un langage.

Une transmission qui se fait avec les mains, pas avec des livres.
Le déclic d'une route qu'on refait par gourmandise
L'histoire aurait pu s'arrêter à la simple habitude domestique. Mais Anliz s'est retrouvée un jour seule, sans grandes ressources, avec son fils Elijah Jacob à élever — et l'urgence de trouver comment gagner sa vie sans jamais s'éloigner de lui. C'est une cousine du Nord qui, sans le savoir, a tout enclenché : elle traversait régulièrement l'île, simplement pour venir manger.
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Je me suis dit : si elle fait toute cette route pour ma cuisine, peut-être que d'autres seraient prêts à la découvrir aussi.
— Anliz Dupré
De cette intuition est née Anliz Marmit Kreol — trois ans déjà, avec la même volonté intacte de faire vivre les saveurs mauriciennes sans les trahir.
Le temps comme seul luxe
Dans le choix d'Anliz de cuisiner et de vendre depuis chez elle, il y a quelque chose qui relève du principe. « Un repas traditionnel mauricien ne peut pas être traité comme du fast-food », dit-elle. Un bon civet, un bouillon parfumé, un achard qui fait déjà vibrer la langue avant même d'être posé sur la table : ces plats exigent qu'on leur laisse le temps d'exister, et rien chez elle ne vient brusquer cette lenteur.

Le temps, seul vrai ingrédient d'un bon civet.
Ses quantités volontairement limitées, sa formule de commande en privé et de retrait, ne sont pas une contrainte subie mais une discipline choisie. « Je préfère produire juste et bien », résume-t-elle. Dans une maison mauricienne, un repas se prépare avec des odeurs qui remplissent la cuisine et l'envie, jamais feinte, de faire plaisir à ceux qui s'assiéront à table. C'est cette âme-là qu'elle refuse de sacrifier.
Ce qu'elle ne veut pas voir disparaître
Le marché du coin, au fil des saisons ; pour certaines viandes, un chasseur avec lequel elle travaille en confiance. De cette proximité avec le produit naît une exigence qu'elle formule sans détour :
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Je peux travailler la présentation ou apporter une petite touche personnelle, mais je ne veux pas transformer nos plats au point qu'ils ne ressemblent plus à ce qu'ils sont.
— Anliz Dupré, fondatrice d'Anliz Marmit Kreol
Certains plats demandent du temps, certaines épices, certaines cuissons — et parfois même une certaine façon de les manger. Elle préfère perdre un client plutôt que trahir une recette, convaincue que celui qui vient découvrir la cuisine mauricienne mérite d'en recevoir la vérité, non une version pensée pour plaire à tout le monde.
D'une clientèle fidèle à une expérience à partager

Des quantités pensées, jamais produites en masse.
Le bouche-à-oreille et une page sur les réseaux sociaux ont suffi à former une communauté fidèle autour de sa table. Ce qui les fait revenir, croit-elle, c'est une authenticité qui ne triche jamais : pour certains, un goût d'enfance ; pour d'autres, le plaisir d'une cuisine faite avec du temps et une identité qui ne se dilue pas.
Longtemps restée à l'écart du secteur touristique, Anliz s'apprête aujourd'hui à lui ouvrir sa table, avec un projet qui porte son ambition dans son nom : Kiltir Lakaz Experians. L'idée n'est plus seulement de servir un repas, mais de faire vivre une expérience entière — la cuisine, la musique, l'ambiance, les traditions, et cette hospitalité mauricienne qui ne se joue pas.
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Il y a quelque chose de très beau à faire découvrir aux visiteurs ce que les Mauriciens mangent réellement chez eux, au-delà des plats parfois adaptés au tourisme.
— Anliz Dupré

Kiltir Lakaz Experians : la cuisine rejoint la musique et l'accueil.
Une maison, peut-être, pour prolonger le geste
Le plus dur, reconnaît-elle, reste le temps et la charge — être à la fois en cuisine, aux achats, aux commandes et au service, avec une équipe réduite à l'essentiel. Mais elle ne présente jamais ses limites comme une résignation : produire moins pour préserver davantage est un choix qu'elle revendique.
Anliz Marmit Kreol continuera d'ancrer son quotidien dans cette cuisine familiale, tandis que Kiltir Lakaz Experians portera plus loin l'ambition de la transmission. Et si un jour ce rêve devait prendre une forme plus vaste, Anliz l'imagine déjà : une maison d'hôtes où l'on pourrait dormir, manger, écouter la musique du pays et vivre pleinement l'expérience mauricienne.
Elle referme son récit dans la langue qui l'a vue grandir :
« Mo krwar dan nou kiltir, dan nou manze, dan nou fason akeyir dimounn. Mo anvi fer nou kiltir viv, pa zis dan mo lakwizinn, me dan sak lexperians ki mo partaze. Mo fier mo rasinn, mo fier mo kiltir, mo fier mo enn Kreol Morisien. »
Et, pour conclure, les mots de l'artiste mauricien Supa Sane :
« Kreol an osmose ✊🏽🇲🇺 »
Pour la contacter : Anliz Dupré — Anliz Marmit Kreol / Kiltir Lakaz Experians

