Il y a des lieux qui résistent au temps en refusant de se figer. L'Aventure du Sucre, installée depuis plus de vingt ans dans les entrailles de l'ancienne sucrerie de Beau Plan, appartient à cette catégorie. Ce mercredi, le musée mauricien consacré à la canne à sucre a levé le voile sur un parcours entièrement reconfiguré, fruit d'un chantier de deux ans conduit sans jamais fermer ses portes au public. Un tour de force logistique, mais surtout une ambition culturelle clairement affichée : redonner au récit cannière sa pleine complexité, sans renoncer à l'accessibilité.
Avec ses cinq mille mètres carrés d'exposition et ses quelque cent mille visiteurs annuels, le site s'imposait déjà comme un passage obligé pour quiconque souhaitait comprendre les fondements économiques, sociaux et culturels de l'île. Reste que vingt-trois ans d'existence appellent, tôt ou tard, une remise en question. « Après plus de vingt ans, il ne s'agissait pas simplement de moderniser un musée, mais de faire évoluer une expérience », concède Edwige Gufflet, directrice générale de L'Aventure du Sucre. « Les attentes des visiteurs ont profondément changé : aujourd'hui, on ne vient plus seulement apprendre, on vient vivre, ressentir, comprendre autrement. »
Neuf séquences pour traverser quatre siècles
Le nouveau parcours permanent s'articule en neuf séquences thématiques, guidant le visiteur depuis les origines géologiques de Maurice jusqu'aux mutations contemporaines de la filière cannière. Archives, installations interactives, dispositifs audiovisuels et contenus scientifiques s'y entrelacent avec une cohérence scénographique inédite, fruit d'une collaboration entre l'équipe du musée et l'agence Clémence Farrell. Historiens, illustrateurs, réalisateurs, spécialistes de la muséographie et de la signalétique ont conjugué leurs expertises, locales et internationales, sur plus de deux années de travail collectif.
Le fil conducteur ? Montrer comment la canne, introduite au XVIIe siècle, n'a pas seulement structuré l'économie mauricienne — elle en a modelé les paysages, orchestré les migrations de population et contribué à forger une identité nationale singulière. « Repenser L'Aventure du Sucre, c'était avant tout revisiter la manière dont nous racontons la canne et son rôle dans la construction de Maurice », explique Edwige Gufflet. « Nous avons voulu proposer un parcours qui permette de comprendre, mais aussi de ressentir cette histoire, dans toute sa dimension humaine, industrielle et contemporaine. »
L'exposition n'élude pas non plus les enjeux actuels. Les visiteurs découvrent ainsi le fonctionnement d'une centrale à bagasse, la gestion des champs de canne par drones ou encore les applications de l'agro-technologie, autant de passerelles vers des filières professionnelles que le musée entend valoriser auprès des jeunes générations mauriciennes. « Nous avons voulu créer un lieu dans lequel les Mauriciens puissent se reconnecter à une histoire qui est la leur », souligne Sandrine Marrier d'Unienville, responsable du développement culturel et de la communication. « La canne ne relève pas uniquement du passé. C'est un univers profondément actuel. »
Du sucre au rhum : la distillerie entre dans le musée
C'est peut-être là la nouveauté la plus saillante de cette refonte : l'intégration, au cœur même du parcours, d'un espace entièrement consacré à New Grove Distillery. Car si la canne a longtemps trouvé sa finalité dans le sucre, sa valorisation contemporaine se décline désormais en une filière intégrée où la bagasse produit de l'électricité, les résidus nourrissent des biofertilisants, et la mélasse se sublime en rhum vieilli.
L'espace New Grove se déploie comme un voyage sensoriel et technique à travers les étapes de production : de la fermentation — où levures, température et durée conditionnent la formation des arômes — à la distillation, figurée par une colonne en cuivre et un alambic à repasse, jusqu'à l'assemblage en fûts de chêne. Des dispositifs interactifs permettent au visiteur de se glisser dans la peau d'un distillateur, d'un maître de chai ou d'un responsable qualité, tandis que des jeux olfactifs et gustatifs viennent personnaliser l'expérience : chaque visiteur repart avec son profil de rhum.
Ancrée dans l'histoire sucrière mauricienne depuis la fin du XVIIIe siècle, New Grove est produite par Grays Inc Ltd au sein du groupe Terra, l'un des rares acteurs à maîtriser l'intégralité de la chaîne, de la matière première à l'embouteillage. « Le rhum s'inscrit pleinement dans la continuité de l'histoire de la canne à Maurice. Il en est à la fois un prolongement et une transformation », affirme Florence de Coriolis, Rum Brand Manager chez Grays Inc Ltd, qui rappelle que New Grove Emotion 1969 a récemment été récompensé d'une Grande Médaille d'Or et désigné Rhum Révélation 2025 — distinction symbolique dans un pays qui, paradoxalement, peine encore à s'imposer comme destination rhum sur la scène internationale.
Un ambassadeur du pays, entre durabilité et rayonnement
En réunissant dans un même lieu la mémoire sucrière et ses prolongements actuels, L'Aventure du Sucre franchit un cap : celui du musée conçu non plus seulement comme conservatoire d'un passé révolu, mais comme interface entre patrimoine, économie et identité vivante. Labellisé Made in Moris et certifié Blue Oasis, le site affirme une cohérence territoriale rare, du Village Boutik artisanal au restaurant Fangourin, dont la cuisine repose sur les circuits courts.
Loin d’un simple musée patrimonial, L’Aventure du Sucre devient un lieu de vie et de transmission. Les dispositifs ludiques – jeux d’odeurs, quiz sensoriels, simulations de rôles – rencontrent un franc succès auprès des visiteurs, locaux comme internationaux. Sandrine Marrier d’Unienville, responsable du développement culturel et de la communication, insiste sur cette dimension inclusive : « Nous avons voulu que les Mauriciens, et surtout les jeunes, se reconnectent à une histoire qui est la leur, tout en découvrant une canne résolument contemporaine, liée à l’agro-technologie, à l’énergie et à l’innovation. »
Pour Edwige Gufflet, l’enjeu touristique est tout aussi clair : « Les voyageurs d’aujourd’hui cherchent une expérience qui a du sens. Ici, ils plongent dans l’histoire, goûtent des produits terroirs, soutiennent l’économie locale et repartent ambassadeurs de Maurice. Chaque visite devient un acte qui bénéficie réellement au territoire », résume Edwige Gufflet
Une formule qui, au fond, dit l'essentiel d'un projet où la canne, loin d'être une relique, demeure le prisme à travers lequel Maurice continue de se lire — et de se raconter