Une fenêtre stratégique dans un marché fragilisé
L'été s'annonce singulier pour le tourisme long-courrier français. Entre la désorganisation des routes aériennes moyen-orientales, la montée des surcharges carburant et la prudence persistante des voyageurs, les destinations traditionnellement favorisées par les flux de transit via les hubs du Golfe se retrouvent fragilisées. C'est précisément dans cette brèche que s'engouffre l'île Maurice.
Benoît Harter, nommé à la tête de la Mauritius Tourism Promotion Authority (MTPA) en décembre dernier, et Laurent Recoura, directeur commercial d'Air Mauritius, se sont ainsi rendus à Paris pour un déplacement offensif. Leur message, ciblé et bien rodé : Maurice est loin des zones de conflit, dotée de sa propre compagnie nationale et desservie en vol direct. « C'est presque un luxe pour un petit pays et un avantage vital en cette période pour le secteur touristique », souligne Laurent Recoura.
Air Mauritius réarme son dispositif estival
La compagnie nationale met en avant une capacité commerciale significative. En partenariat avec Air France, dans le cadre d'une joint-venture établie de longue date, les deux transporteurs assurent deux vols quotidiens entre Paris-CDG et Port-Louis, représentant plus de 495 000 sièges à l'année. Fin mars, six rotations supplémentaires ont été mises en place pour accompagner les reprotections de passagers, soit 3 200 sièges additionnels.
Sur le plan tarifaire, la tendance est à la hausse. La disparition progressive des capacités via les pays du Golfe — Emirates représentait jusqu'à 20 % des arrivées à Maurice avant la crise — conjuguée aux surcharges carburant, pèse sur les prix. Un aller-retour Paris-Maurice en classe économique s'affiche à partir de 1 186 € en juin, 1 297 € en juillet, 1 687 € en août et 1 258 € en septembre, surcharges incluses. « Cette surcharge permet d'absorber seulement une petite partie de la hausse du jet fuel, dont le prix a augmenté plus fortement que celui du baril de pétrole », précise Laurent Recoura.
Pour apaiser les inquiétudes sur la sécurité des vols, Air Mauritius a également revu son plan de route. L'appareil contourne désormais la mer Rouge pour traverser l'Afrique centrale, à distance des zones de tension — au prix d'un allongement de vingt à trente minutes du temps de vol. Une option que ne peuvent pas emprunter Air France et Corsair, en raison de restrictions de survol imposées par certains États d'Afrique centrale.
La MTPA relance sa communication grand public
Après plusieurs années d'absence sur le terrain de la communication institutionnelle, la MTPA s'apprête à reprendre la parole. Une campagne d'affichage est prévue pour le mois de mai, que viendra relayer l'offensive numérique d'Air Mauritius, lancée autour d'un nouveau symbole — le dodo — et d'un hashtag fédérateur, #wecaremauritius. « C'est une priorité de la nouvelle direction », affirme Benoît Harter.
Par ailleurs, le contrat de représentation avec l'agence Hopscotch Tourism ayant pris fin, une nouvelle structure devrait prochainement être désignée pour accompagner les professionnels du voyage français et valoriser la destination sur ce marché prioritaire.
Une île à réinventer, au-delà du luxe
L'ambition de la MTPA dépasse le seul enjeu de remplissage estival. L'office entend modifier en profondeur l'image d'une île trop souvent réduite à son écrin hôtelier cinq étoiles. Maurice, rappelle Benoît Harter, dispose de « une large palette d'hôtels de charme et de para-hôtellerie, notamment des villas », pour répondre à toutes les envies et tous les budgets. L'intérieur des terres, encore méconnu du grand public, fait l'objet d'un effort de valorisation particulier, avec l'ambition d'inscrire l'île parmi les destinations de référence pour le trail.
La période estivale — hiver austral à Maurice — constitue en elle-même un argument de vente : températures autour de 25 °C, précipitations réduites, affluence moindre. Autant de conditions propices pour capter une clientèle française hésitante, que les incertitudes géopolitiques ont rendue plus réceptive aux destinations stables et bien connectées.
Des indicateurs solides, malgré des signaux contrastés
Les chiffres de 2025 confortent la trajectoire. Avec 1,44 million de touristes accueillis, l'île a franchi son record historique établi en 2018 (1 399 408 visiteurs), affichant une progression de 3,9 % sur un an. Les Français restent la première clientèle étrangère, avec 337 000 arrivées — hors les 145 000 visiteurs en provenance de La Réunion, comptabilisés séparément —, en légère inflexion par rapport aux 339 000 enregistrés en 2024, mais avec une hausse des recettes. Pour les quatorze premiers jours d'avril 2026, la MTPA fait état d'une progression de 7,5 % des arrivées françaises.
Du côté d'Air Mauritius, le premier semestre de l'exercice 2025-2026 (avril-septembre) s'est soldé par un bénéfice de 22 millions d'euros — une première après de longues années de pertes. Un résultat fragile, que la compagnie entend consolider. « Il faut resserrer les boulons, l'année sera difficile, mais la demande est là, contrairement à l'époque du Covid », reconnaît Laurent Recoura, qui évoque néanmoins des « prévisions bonnes pour les trois prochains mois ».
À moyen terme, les signaux sont plus nuancés : les hôteliers — qui concentrent près de 50 % de l'offre de lits — font état d'un tassement de la demande, quand la para-hôtellerie, plus agile, se maintient. Une divergence qui illustre les mutations en cours d'un marché en pleine recomposition.
Source : TourMag.com, article de Thierry Beaurepère, 16 avril 2026.