Une île sous pression
Le souvenir est encore vif. Le 30 mars 2013, des crues soudaines ravageaient Port-Louis, faisant dix morts et révélant crûment la fragilité d'un pays que l'on imaginait volontiers à l'abri des tourments du monde. Treize ans plus tard, le Country Climate and Development Report (CCDR), présenté conjointement par le gouvernement mauricien et le Groupe Banque mondiale, vient rappeler que cette catastrophe n'était pas un accident de l'histoire, mais un avertissement.
« Les inondations du 30 mars 2013 ont été un véritable électrochoc pour la population », a déclaré Rajesh Anand Bhagwan, ministre de l'Environnement et du Changement climatique. « Ce rapport confirme que le changement climatique n'est pas une menace lointaine, mais notre réalité économique et sociale quotidienne. »
L'enjeu est considérable : sans réformes engagées rapidement, les effets du dérèglement climatique pourraient amputer le PIB mauricien de 4 % d'ici 2050 — une contraction qui grèverait durablement les perspectives d'un pays dont la croissance repose sur des secteurs particulièrement exposés aux aléas environnementaux.
Tourisme, énergie, océan : repenser les piliers de l'économie
Le rapport ne se borne pas au diagnostic. Il trace une trajectoire en trois axes : réorienter le tourisme vers une croissance plus sélective et moins consommatrice de ressources, accélérer la transition vers les énergies renouvelables, et exploiter le potentiel de l'économie bleue dans le respect des écosystèmes marins.
Sur ce dernier point, les auteurs estiment que des réformes juridiques ciblées et la pleine application du Plan spatial marin pourraient débloquer des milliers d'emplois liés aux ressources océaniques — pêche durable, biotechnologies marines, énergies offshore. Un gisement encore largement sous-exploité, faute de cadre réglementaire adapté.
La sécurité en eau potable et la résilience des infrastructures face aux événements extrêmes — cyclones, submersions, épisodes de sécheresse — figurent également parmi les chantiers jugés prioritaires. Autant de domaines où l'investissement public devra jouer un rôle d'entraînement pour mobiliser des capitaux privés aujourd'hui hésitants.
5,6 milliards de dollars sur vingt-cinq ans
Le chiffre peut paraître vertigineux pour une petite économie insulaire grevée par une dette publique élevée. Le CCDR évalue à 5,6 milliards de dollars — en valeur actualisée nette — le montant des investissements supplémentaires nécessaires sur les vingt-cinq prochaines années, soit un déficit annuel estimé à 213 millions de dollars.
Pourtant, les auteurs s'emploient à démontrer que Maurice peut se permettre d'agir, à condition d'inscrire ces dépenses dans une stratégie globale d'assainissement des finances publiques. La hausse de la dette publique induite resterait contenue à 4 points de PIB — un surcoût jugé « modeste » au regard des bénéfices attendus. Banques locales, assureurs, fonds de pension et mécanismes de paiement pour services écosystémiques sont identifiés comme autant de sources de financement à mobiliser, dès lors que l'État joue son rôle de garant et de dérisqueur en chef.
« En améliorant les conditions d'accueil des initiatives d'adaptation climatique, Maurice peut ouvrir de nouvelles perspectives de croissance, d'emplois et de bien-être, tout en protégeant ses populations et son environnement », a souligné Sjamsu Rahardja, représentant résident du Groupe Banque mondiale à Maurice.
Une génération pour agir
La dimension intergénérationnelle traverse l'ensemble du rapport, comme en témoigne la déclaration de Dhaneshwar Damry, ministre délégué aux Finances : « Nous le devons à notre pays et aux générations présentes et futures : préserver et bâtir un héritage climatiquement résilient et environnementalement durable. »
Au-delà des chiffres et des mécanismes financiers, le CCDR insiste sur la nécessité de former une main-d'œuvre adaptée aux métiers de la transition — compétences en énergies renouvelables, gestion des ressources marines, ingénierie climatique. Car si les 32 000 emplois promis à l'horizon 2030 constituent un objectif atteignable, encore faut-il que le capital humain mauricien soit au rendez-vous de cette mutation profonde.
L'île Maurice se trouve ainsi à un carrefour : celui où la contrainte climatique, si elle est assumée avec lucidité, peut cesser d'être un fardeau pour devenir le moteur d'un nouveau modèle de développement.