Il y a quelque chose de délibérément inversé dans la démarche. Plutôt que d'afficher une offre d'emploi et d'attendre que les candidats franchissent la mer, la direction de Tamassa Bel Ombre a choisi de faire le trajet elle-même — cap sur Rodrigues, cette île volcanique perdue à 650 kilomètres au nord-est de Maurice, que ses 43 000 habitants habitent avec la fierté tranquille de ceux qui ont su préserver l'essentiel. C'est là, au fil d'entretiens menés in situ, qu'une trentaine de jeunes ont été sélectionnés début février pour rejoindre l'équipe du resort.
Une prospection sur le terrain, loin des conventions
L'initiative, conduite en collaboration avec le ministère du Travail et des Relations industrielles, rompt avec la passivité habituelle du recrutement dans l'hôtellerie. En se déplaçant à Rodrigues pour échanger directement avec les candidats, ausculter leurs aspirations et mesurer leur potentiel d'adaptation, l'équipe dirigeante de Tamassa a misé sur une forme d'écoute active que les processus standardisés n'autorisent pas toujours. « Lors de notre mission à Rodrigues, nous avons identifié un potentiel remarquable chez ces jeunes talents », confirme Krishen Virasami, Resort Manager de l'établissement. « Leur sens de l'accueil, leur sérieux et leur capacité d'adaptation constituent des atouts précieux. Nous voulons leur offrir l'opportunité de grandir, en alliant leur authenticité rodriguaise à l'expertise mauricienne. »
Derrière cette formule soigneusement ciselée, se profile une conviction managériale : la qualité de service ne s'enseigne pas ex nihilo. Elle se greffe sur des dispositions naturelles que certains territoires, par leur culture et leur rapport à l'autre, semblent cultiver avec une constance particulière. Rodrigues, longtemps perçue comme une île en marge des circuits économiques, entend désormais faire valoir ses ressources humaines.
Un dispositif d'intégration pensé dans le détail
L'arrivée des trente recrues début février a déclenché un protocole d'accueil que la direction qualifie de « stratégique ». Chaque collaborateur bénéficie d'un accompagnement personnalisé, organisé autour d'un système de parrainage interne : un pair expérimenté — le « buddy » — est désigné pour faciliter l'immersion, transmettre les pratiques professionnelles et consolider, jour après jour, la confiance du nouvel arrivant.
Cette attention portée à l'humain se double d'une formation technique rigoureuse. « Même s'ils disposent déjà de compétences ou d'une première expérience, nous approfondissons avec eux l'approche du service et de l'expérience client, afin de garantir un développement durable de leur expertise », précise Vimi Gunga, People & Culture Manager de Tamassa Bel Ombre. Le propos révèle une philosophie claire : il ne s'agit pas de combler un déficit de main-d'œuvre, mais de former une nouvelle génération à des standards d'excellence.
Quitter l'île pour construire sa vie
Pour les recrues, l'enjeu dépasse la simple opportunité professionnelle. Quitter Rodrigues, c'est accepter de s'éloigner d'une famille, d'un paysage familier, d'une manière d'être au monde. Parmi les jeunes admis au programme figure Jahwel Brasse, affecté au département restauration et bar : « Je vais acquérir plus d'expérience et approfondir mes compétences. J'aimerais apprendre de nouvelles choses pour devenir plus compétent et évoluer davantage. » La formule est sans emphase inutile — et d'autant plus convaincante.
Brunelia Roussety, en cours de préparation d'un certificat en tourisme, aborde l'expérience comme une étape charnière : « C'est une grande opportunité de poursuivre mon stage à Tamassa. » Quant à Jocelina Brassa, elle résume avec une franchise désarmante la tension entre attaches familiales et ambition personnelle : « C'était compliqué pour la famille, mais c'était le moment pour moi de prendre mon envol et de bâtir ma vie. »
Un pont professionnel entre deux îles
Au-delà des trajectoires individuelles, l'initiative de Tamassa Bel Ombre porte une dimension structurelle. En ouvrant ses portes à des jeunes Rodriguais formés aux exigences du luxe hôtelier mauricien, le groupe The Lux Collective contribue à tisser des passerelles économiques entre les deux territoires — un levier de développement qui, s'il se pérennise, pourrait infléchir les dynamiques migratoires internes à l'archipel.
Pour un groupe qui gère dix-huit établissements à travers l'océan Indien, la Chine et la Tanzanie, ce type de programme local peut sembler modeste en volume. Mais il traduit une vision cohérente : l'authenticité n'est pas un argument marketing, c'est une ressource humaine à cultiver. À Rodrigues, Tamassa Bel Ombre a peut-être trouvé l'une de ses plus belles matières premières.