Ses murs ne disent rien de ce qu'ils ont contenu. Ni plaque, ni signalétique : on peut longer la rue Maillard, à deux pas de la Cour suprême, sans soupçonner que se dresse là, derrière le massif administratif Renganaden Seeneevassen, l'une des plus imposantes constructions de l'époque coloniale britannique. Inaugurée en janvier 1839 et désaffectée en 1953, l'ancienne prison centrale de Port-Louis aura vécu pendant près d'un siècle un paradoxe singulier : présente dans la ville, absente de la mémoire collective[^1]. Le 6 mars 2026, le Conseil des ministres y a mis un terme en l'inscrivant sur la liste du patrimoine national[^2].
Une histoire pénale tenue à distance
Une partie des cellules avait été convertie en bureaux du ministère des Arts et du patrimoine culturel en 2014. Dix ans plus tard, en octobre dernier, l'évacuation s'est imposée d'urgence : des fissures alarmantes faisaient peser une menace concrète sur les agents en poste, et les services rattachés ont été redéployés vers le Hennessy Court et le bâtiment Baden Powell[^3]. Depuis, l'ensemble est resté sous la responsabilité du bureau de l'Attorney General, dépourvu de feuille de route claire. Pour Shakti Callikan, Social & Cultural entrepreneur ,ce long silence n'est pas anodin. « On a longtemps mis en avant le patrimoine qui correspond davantage à une image harmonieuse et lisse du pays », analyse-t-elle, ajoutant que les institutions pénitentiaires « font partie de l'architecture du pouvoir » colonial qu'une jeune nation préfère parfois laisser dans l'ombre[^4].
Le plus grand chantier de l'époque britannique
Élevé entre 1836 et 1851 sur près de 3 075 mètres carrés, l'édifice fut, selon l'historien Satyendra Peerthum, « la plus importante prison coloniale de Maurice entre 1839 et 1887 et le plus grand projet de construction dans l'histoire coloniale de Maurice »[^5]. Quatre-vingt-douze cellules à l'origine, bientôt portées à plus de deux cents — dont dix cachots d'isolement —, puis un troisième bâtiment édifié entre 1850 et 1852 : la maison de détention accueillera successivement esclaves émancipés en apprentissage, travailleurs engagés indiens et anciens immigrants tout au long du XIXᵉ siècle, jusqu'à compter quelque six cents détenus. Les transferts vers la nouvelle prison centrale de Beau-Bassin, entamés en 1946, sonneront le déclin de l'établissement, fermé sept ans plus tard[^6].
Le défi d'une réhabilitation sobre
Reste à savoir ce que deviendra la bâtisse. Spécialiste en valorisation des territoires au sein de l'association SOS Patrimoine, Thierry Le Breton plaide pour « une réhabilitation sobre, qui préserve la lisibilité du site pour le public, pour que tout le monde puisse continuer à comprendre de quoi il s'agit »[^7]. L'ancien gibet, sur lequel furent exécutés le 23 février 1952 les trois derniers condamnés à mort de Port-Louis — Noël Jérôme Juillet dit Pic Pac, Paul Célestin et France Edwin Cangy[^8] —, est encore en place, mais « dans un état qui s'est beaucoup dégradé au cours des quinze dernières années », précise le spécialiste. Il insiste sur un point que le débat public néglige souvent : la prison forme un ensemble indissociable avec l'ancien tribunal mitoyen et la Cour suprême voisine. « Ces deux lieux ne sont pas dissociables, et ils constituent ensemble un landmark essentiel dans la ville, qui contribue au caractère historique de ce quartier de Port-Louis. »
Un futur qui reste à écrire
L'idée d'un musée carcéral n'est pas neuve. Le National Heritage Fund l'avait esquissée dès 2002, dans le cadre d'un projet plus vaste de complexe à vocation mixte[^9]. Le député Osman Mahomed, militant de longue date pour la sauvegarde du site, a souvent invoqué les exemples des prisons reconverties de Perth et de Kuala Lumpur pour défendre la même perspective : faire de la Vieille Prison « un atout pour la ville de Port-Louis »[^10]. Le classement règle une question de principe ; il en ouvre une autre, plus exigeante : transformer un lieu de mémoire douloureuse en espace pédagogique sans en diluer la gravité. Près de quarante ans après la dernière exécution capitale conduite à Maurice — en 1987, à la prison de Beau-Bassin, avant l'abolition de la peine de mort en 1995[^11] —, l'ancienne prison de Port-Louis cesse en tout cas d'être un angle mort de la capitale.
Notes et références
[^1]: « La prison de Port-Louis, un patrimoine en péril », *L'Express*, 4 septembre 2007.
[^2]: « Vieille prison de Port-Louis : quand le passé colonial dérange », *Defimedia*, avril 2026.
[^3]: « L'ancienne prison centrale à Port-Louis évacuée et interdite d'accès », *L'Express*, 23 novembre 2024.
[^4]: Entretien avec Shakti Callikan, historienne, in *Defimedia*, avril 2026.
[^5]: Cité dans « La prison de Port-Louis, un patrimoine en péril », *L'Express*, 4 septembre 2007. Voir également Satyendra Peerthum, *The Old Prison Building of Port-Louis & its prisoners, c. 1836-1953*.
[^6]: « Ancienne prison centrale : des faits derrière les barreaux », *L'Express*, 26 novembre 2022.
[^7]: Entretien avec Thierry Le Breton, SOS Patrimoine, in *Defimedia*, avril 2026.
[^8]: *Ibid.* ; voir aussi *L'Express*, 26 novembre 2022.
[^9]: Étude commandée par le National Heritage Fund en 2002.
[^10]: « Sauvegarde du patrimoine de la capitale – La Vieille Prison (1839) au pied de l'échafaud », *Le Mauricien*, 30 mai 2022.
[^11]: *Capital Punishment in Mauritius*, OHCHR ; *Abolition of Death Penalty Act 1995* (No. 31 of 1995). Dernière exécution : Eshan Nayeck, 10 octobre 1987, prison de Beau-Bassin.