Blue Bay, sentinelle d'un écosystème sous tension
Le parc marin de Blue Bay, joyau du littoral sud-est mauricien et l'une des aires marines protégées les plus précieuses de l'océan Indien, a accueilli vendredi dernier une opération discrète mais symboliquement forte. Dix mille alevins de « Gueule Pavée » — la dorade argentée, Rhabdosargus sarba — ont été relâchés dans ses eaux turquoise par les équipes du Centre de Recherches Halieutiques d'Albion (AFRC), placé sous la tutelle du ministère de l'Agro-industrie, de la Sécurité alimentaire, de l'Économie bleue et des Pêches.
Ce geste, mesuré dans son échelle, traduit une ambition bien plus vaste : enrayer le déclin des populations de poissons dans des lagons mauritiens fragilisés par la surpêche, la dégradation des habitats coralliens et les effets du changement climatique.
Un programme national aux multiples fronts
Le relâcher de Blue Bay ne constitue qu'un volet d'un dispositif national coordonné. Au total, quelque 50 000 alevins de « Gueule Pavée » sont simultanément introduits dans d'autres aires marines protégées réparties autour de l'île. Depuis le lancement du Marine Ranching Project, les sites de Grand Gaube, Pointe aux Piments, Trou d'Eau Douce, Mahébourg, Bambous Virieux, Le Morne, Petite Rivière Noire, Albion et Poudre d'Or ont tous bénéficié de ces opérations d'ensemencement.
Le programme cible trois espèces prioritaires dont la raréfaction préoccupe les scientifiques et les professionnels du secteur : le « Cordonnier » (Siganus sutor), la « Gueule Pavée » et le crabe de vase. Chacune joue un rôle fonctionnel déterminant dans l'équilibre écologique des écosystèmes côtiers mauriciens.
Deux méthodes, une même ambition
Pour produire les juvéniles destinés au relâcher, l'AFRC recourt à deux approches complémentaires de ranching marin. La première, dite « harvest-type », consiste à capturer des alevins sauvages lors de la saison de frai, puis à les élever en bassins contrôlés jusqu'à ce qu'ils atteignent une taille propice à leur réintroduction en milieu naturel. La seconde, qualifiée de « recruit-type », repose sur la reproduction provoquée en conditions de hatchery : les géniteurs sont stimulés à se reproduire artificiellement, et les juvéniles issus de cette ponte sont élevés avant d'être relâchés dans le lagon.
« Ces deux méthodes nous permettent de sécuriser un approvisionnement régulier en alevins, tout en préservant la diversité génétique des stocks », explique-t-on au sein du Centre, qui insiste sur la complémentarité des deux protocoles dans une démarche de long terme.
La "Gueule Pavée", espèce phare d'une économie bleue en construction
Au-delà de son intérêt écologique, la dorade argentée présente une valeur commerciale substantielle sur les marchés mauriciens, où elle est prisée tant par les pêcheurs artisanaux que par la restauration haut de gamme. Sa capacité à se reproduire en conditions contrôlées durant la saison de frai en fait une candidate idéale pour le développement de l'aquaculture nationale — un secteur que le gouvernement entend ériger en pilier de la stratégie d'économie bleue de l'île.
Le Marine Ranching Project illustre ainsi la convergence entre impératifs environnementaux et enjeux économiques : restaurer des écosystèmes dégradés tout en consolidant une filière halieutique durable, capable de contribuer à long terme à la sécurité alimentaire d'une nation insulaire dont le rapport à la mer reste, plus que jamais, fondamental.